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Sharpe, la prophète du pipe qui peut crucifier Marie

Cassie Sharpe lors des qualifications du halfpipe à Pyeongchang
Cassie Sharpe lors des qualifications du halfpipe à Pyeongchang Reuters

En tête à l'issue des qualifications, Cassie Sharpe sera la principale concurrente de la Française Marie Martinod sur la finale du halfpipe féminin des Jeux de Pyeongchang ce mardi. Portrait de la Canadienne, skieuse qui révolutionne sa discipline et aimerait servir de modèle aux jeunes filles à travers la planète.

Au bas du superpipe de Tignes, en mars dernier, Marie Martinod nous lâchait son analyse en forme de constat : « Vu son run, je n’aurais pas pu gagner. Quand elle est au top de sa forme, il faut vraiment s’accrocher pour aller la chercher. » Elle ? Cassie Sharpe. Dans sa quête d’une médaille d’or olympique en finale du halfpipe féminin à Pyeongchang, la skieuse freestyle française vice-championne olympique à Sotchi en 2014 connaît le nom de celle qui a le plus gros potentiel pour briser son rêve. Une Canadienne de vingt-cinq ans qui révolutionne sa discipline et lui fait passer des caps. Briser les barrières dans une demi-lune de neige, c’est ce qui passionne Cassie. Encore plus lorsqu’elle se nimbe de la frayeur de ceux qui repoussent les limites. A Tignes, pour un SFR Freestyle Tour qui servait de finale à la Coupe du monde de la spécialité, cette Sharpe à la technique affûtée comme des bonnes carres et qui sait mettre de l'amplitude dans ses hits avait battu Martinod en sortant de ses spatules un switch cork 720, une première pour une femme dans un halfpipe en compétition.

Elle avait déjà fait la même chose dans le passé avec le cork 900, figure dont elle travaille désormais la réalisation dans les deux sens de rotation au grand malheur de la concurrence. « J’essaye d’apprendre à aimer sa version dans le sens non naturel pour moi », expliquait-elle sur Instagram en septembre dernier. Et celle qui détient également (à égalité) le record féminin d’amplitude dans le superpipe des X Games avec plus de quatorze pieds (4,2 mètres) d’accompagner son message de deux hashtags qui résument le personnage : « #DoSomethingThatScaresYou (#FaitesQuelqueChoseQuiVousFaitPeur) #PushYourself (#RepoussezVosLimites) ». « Elle change la donne dans son sport, résume son coach Trennon Paynter. La technique dans ses figures combinée à une énorme amplitude la sépare du reste du plateau. Elle est très créative et unique. C'est la première fille depuis longtemps qui fait passer de nouveaux paliers à sa discipline. Et ce qu'elle fait a forcé les autres à élever leur niveau. » 

En finale olympique de Pyeongchang, ce mardi, après avoir terminé en tête des deux runs de qualifications devant... Martinod, cela sera synonyme de 1080. Un trick que sa rivale française a également beaucoup travaillé ces derniers mois, prête à le tenter en Corée pour rivaliser avec la Canadienne. « J’adore Marie et notre rivalité, confie Sharpe. Elle peut me battre n’importe quand et l’inverse est vrai aussi. Mais on s’apprécie assez mutuellement pour être contentes l’une pour l’autre quoi qu’il arrive. Marie est marrante, très gentille, elle m’encourage toujours et elle m’a aidé à me pousser à faire de nouvelles figures. » Les titres se partagent, le respect aussi. Toujours avec le sourire et un énorme amour pour ce sport qui ne pardonne rien, à l'image de ce pouce qu'elle a une nouvelle fois cassé lors d'une chute à l'entraînement des derniers Winter X Games à Aspen, l'obligeant à scotcher son gant à son bâton avant d'aller prendre la troisième place. « Elle travaille très dur mais garde les pieds sur terre et ça lui a donné le respect de ses pairs », insiste Paynter.

Pas grosse tête pour un sou, Cassie, au point de voir son entraîneur diffuser sur Twitter en septembre dernier une vidéo dans laquelle on voit sa protégée changer le pneu du monospace utilisé par son clan. Mais une championne qui en veut toujours plus et adore s’aventurer sur les terres inconnues du halfpipe féminin. Dès ses débuts, la gamine n’avait pas envie de suivre les codes. Besoin de liberté. Poussée par sa rivale Paula (« C’était la seule fille qui skiait sur le snowpark avec moi et je poussais toujours pour la battre ») sur la neige du Mount Washington, où son père travaillait au cœur de cette Vancouver Island (île de sa Colombie-Britannique natale au large de la côté ouest canadienne) où ses parents avaient déménagé quand elle avait neuf ans, suivre la norme ne l’intéresse déjà pas. « Mon passage vers le freestyle s’est fait à l’instinct, naturellement, racontait-elle au National Post en décembre. Avec mes frères, on a lâché l’école de ski pour aller au snowpark. » Le freestyle s’installe dans son cœur. Au bout de sa première compétition dans le pipe, la victoire en forme de chemin tracé : « Je me suis dit : ‘‘OK, je suis peut-être faite pour ça’’. » Plus que ça, même. Plusieurs années plus tard, Cassie arrive en finale olympique dans la peau de la plus grande favorite pour l’or. Un statut bien mérité vu ses qualifs et son passé. 

Au fil du temps, la Canadienne a plus d’une fois démontré son talent. On pense à sa victoire dans le SFR Freestyle Tour de Tignes (manche de Coupe du monde), déjà, en 2015, ou sa deuxième place au prestigieux Dew Tour quelques jours plus tard. On pense à sa médaille d’argent aux Mondiaux 2015, durant lesquels son snowboardeur de petit frère Darcy se couvrira du même métal sur l’épreuve du Big Air. On pense aux X Games Europe d’Oslo, en 2016, quand elle avait triomphé au terme d’un hiver où elle avait bataillé avec des douleurs récurrentes au dos. Et depuis quelques mois, elle a trouvé la clé d’une régularité qui en fait l’épouvantail du circuit. Depuis Tignes en mars, où elle avait empêché une Martinod en route vers son deuxième globe de cristal de lauréate de la Coupe du monde (après 2004) de terminer son hiver invaincue, Sharpe régale : victoires à Cardrona (Nouvelle-Zélande) pour l’ouverture de la saison de Coupe du monde en septembre, succès sur le Dew Tour à Breckenridge en décembre et triomphe à Snowmass (Aspen) en janvier pour sa deuxième victoire de l’hiver en Coupe du monde – où elle pointe au troisième rang, mais à seulement 17 points de l’Américaine Brita Sigourney qui occupe la tête du classement, avant la dernière épreuve à Tignes en mars tout en ayant raté deux étapes sur cinq jusque-là – contre une seule contre-performance à Copper Mountain (neuvième). Sa troisième place aux derniers X, elle, s'explique en partie par ce pouce qui la gênait.

Cassie Sharpe
Cassie Sharpe AFP

Vous avez dit favorite pour le titre à Pyeongchang ? Sans aucun doute. Mais pas la garantie de l’or non plus dans une discipline qui ne pardonne pas la moindre erreur. C’est toute la difficulté de se trouver dans sa position, un aveu lâché au National Post en décembre alors que ses premiers JO étaient à l'horizon : « Mon seul but jusqu’au Jeux ? Rester en bonne santé ». Quand on passe son temps la tête en bas, à se lancer dans des figures ultra dangereuses et irréelles pour le commun des mortels à l’entraînement comme en compétition, difficile de ne pas craindre cette blessure capable de briser un rêve olympique qui ne passe que tous les quatre ans. « Participer aux JO ? C’est une sensation incroyable, confirme-t-elle. Après ma victoire en Nouvelle-Zélande, j’ai appelé ma mère et j’étais en pleurs. Je lui ai dit : ‘‘C’est bon, je pense que je vais y aller’’. » Elle aurait pu le faire avant tant sa place dans l'avion canadien semblait déjà réservée. 

Le voyage en Corée représente un sommet. Pour éviter les risques, Sharpe aurait pu mettre la main sur le frein ces derniers temps. Pas le genre de la maison. Alors plutôt que de le craindre, ce qui peut parfois vous mettre en danger à trop réfléchir, Cassie a préféré mettre un voile sur le danger. La Canadienne le savait : rien de mieux que la gagne pour cultiver sa culture. « Je suis tellement compétitive que je cherche toujours à être la meilleure, peu importe le contexte, lançait-elle au National Post. Je vais aborder chaque événement pré-olympique pour tenter de le gagner. Je suis trop compétitive pour avoir une autre approche. » Sa sélection acquise pour de bon, place à la quête d'or. Avec pour soutenir celle qui emporte toujours dans sa valise sa paire de chaussettes favorite aux motifs ananas la présence à Pyeongchang de sa famille, dont sa mère Chantal venue du Québec et son petit frère Darcy, réserviste de l’équipe canadienne en snowboard freestyle et médaillé d'argent des derniers X Games à Aspen en slopestyle qui l'aide à se transcender.

« Le voir en compétition m’inspire beaucoup et vice versa, confiait-elle en décembre. On se nourrit l’un de l’autre, c’est certain. » Pour remporter le deuxième or olympique de l’histoire de sa discipline, celle qui a rejoint l’équipe nationale canadienne en 2014 peut compter sur ses tricks qui donnent envie à la concurrence. Un run ciselé qu’elle n’aura peut-être même pas besoin d’améliorer pour se parer d’or. « J’ai quelques tricks dans la poche que je garde de côté et que je peux sortir aux Jeux, lâchait-elle au National Post. Mais si je sens que je peux gagner avec mon run actuel, pourquoi le corriger s’il n’en a pas besoin ? »  La jeune femme venue de Comox (Colombie-Britannique) a les cartes dans ses spatules. Si celle qui trône en tête du classement mondial AFP du halfpipe féminin (Martinod est troisième) s'impose dans le pipe du Phoenix Park, sa notoriété explosera dans la lumière olympique. L’occasion pour cette engagée dans la cause féministe, comme l'est sa rivale-copine Martinod, de servir d’inspiration.

« Tout le monde doit réaliser qu’on se met en danger pour donner un show au public, comme les garçons ou les sportifs et sportives d’autres disciplines, rappelait-elle au site SBCSkier en mars 2016. La veille de ma finale au Dew Tour il y a quelques mois, j’ai réalisé qu’elle n’était pas diffusée en direct sur le web. La finale du pipe féminin était la seule épreuves dans ce cas. Avoir une plateforme pour être plus entendues et inspirer d’autres jeunes filles qui aimeraient se lancer dans notre sport serait formidable. J’aimerais être un modèle pour elles. J’aimerais qu’elles se disent qu’elles peuvent faire tout ce dont elles ont envie. J’aimerais que des parents soient fiers que leur fille s’inspire de moi. Le mouvement du hashtag #LikeAGirl (#CommeUneFille) est génial pour aller dans ce sens. Beaucoup de médias rabaissent les femmes et les sportives et cela reste difficile pour les jeunes filles de s’imaginer être des guerrières qui continuent dans leur sport. Mais elles sont capables de faire tout ce qu’elles veulent et doivent être fières de courir, lancer, frapper ou skier #LikeAGirl. Personnellement, j’ai été poussée car j’étais entouré de garçons entre mes deux frères et leurs copains. Cela m’a facilité les choses car je voulais être meilleure que les garçons et c’est ce qui m’a permis de rester sur ma voie. » 

Une analyse qu'elle a emmenée avec elle dans ses bagages à Pyeongchang : « Je veux surtout montrer de quoi je suis capable et en être fière. Je veux que quelqu’un me voit et se dise : ‘‘Wow, j’ai envie de skier comme elle’’. Je veux inspirer les jeunes filles à se mettre à cette discipline vraiment fun. » Une source d'envie et de motivation comme a pu l'être pour elle Sarah Burke, légende canadienne du ski freestyle disparue trop prématurément en 2012 (à 29 ans) qui a beaucoup poussé pour l'égalité femmes-hommes dans son milieu et pour que le halfpipe et le slopestyle soient intégrés au programme olympique. « Elle me rappelle Sarah, qui arrivait à conquérir de nouveaux territoires dans sa discipline », lâche son coach à The Star. « C’était une incroyable pionnière, résume Cassie. Je ne réaliserais pas tous mes tricks si elle n’avait pas repoussé les limites de ce sport avant même que je m’y mette. » Le flambeau de la regrettée Burke a trouvé quelqu'un pour continuer à le porter haut.