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Fourcade : "Le sport de haut niveau, ce n’est que de l’instinct"

Reuters

EXCLUSIF. Énorme, fabuleux, légendaire. Les qualificatifs manquent pour évoquer Martin Fourcade, devenu ce dimanche le sportif français le plus titré des Jeux d'hiver avec sa victoire sur la mass start au bout d'une course dingue. Dominateur sur les skis et sur le pas de tir, le biathlète français est à la fois un monstre physique et technique. Mais pas seulement. A 29 ans, le champion aux quatre titres olympiques et onze sacres mondiaux excelle également mentalement et tactiquement en étant capable de masquer ses sentiments. Mieux, il voit surtout sa discipline comme un jeu où l'attaque prime. Avant l’ouverture de la Coupe du monde en novembre dernier, SFR Sport vous proposait un entretien long format avec le N°1 mondial, comme vous ne l’avez jamais entendu. Presque comme si vous étiez dans le cerveau de Fourcade. A redécouvrir avec plaisir en ce jour de gloire éternelle pour Martin. 

On ne vous a jamais vu franchir la ligne d’arrivée avec un « stalactite » de bave sur le visage, ce qui est assez commun dans votre sport. Vous sécrétez moins de salive que les autres pendant l’effort ou vous veillez à votre image ? 

Je ne pense pas aller plus ou moins loin que les autres dans l’effort. On est quand même tous amenés à pousser notre corps assez loin et je ne pense pas que cela se voit sur le visage. Pour ce qui est de la bave, je trouve que ça ne coûte rien quand tu es en descente, en schuss, de mettre le gant devant ta bouche et de t’essuyer. Par esthétisme bien sûr et par commodité aussi car tu respires moins bien quand tu as de la bave plein la bouche, tu évacues moins bien la salive aussi. Techniquement il n’y a que des avantages à s’essuyer et ça ne m’éprouve pas physiquement. Je ne perds pas d’énergie et je ne le fais pas pour être coquet, ce n’est pas le concept. 

Certains athlètes s’écroulent sur la ligne d’arrivée et restent allongés de longues minutes, d’autres restent les mains sur les cuisses alors que vous ne semblez pas montrer de signes de souffrance. Est-ce une volonté de votre part de montrer aux autres que vous êtes supérieur ?

J’aimerais bien que ce soit calculé et aussi pervers que ça mais ce n’est pas le cas, je n’ai pas cette impression-là. Je trouve que quand tu t’es « fais la peau » pendant dix bornes et que tu as franchi la ligne debout, tu n’as aucune raison de t’écrouler. Ce serait le cas s’il y avait des mecs qui s’arrêteraient 2 mètres avant l’arrivée car ils seraient allés trop loin physiquement. Aujourd’hui, quand tu regardes une course, tu vois bien que tout le monde parvient à franchir la ligne. Alors oui, ça peut être agréable de s’écrouler par terre pour se reposer…

Je n’aime pas ça car je préfère enlever mes skis et être libre, en équilibre et pouvoir marcher pour récupérer et retrouver mon souffle. J’ai l’impression que quand je passe une ligne d’arrivée, je suis beaucoup dans l’adrénaline, avec beaucoup d’excitation. Finalement, le coup de barre intervient plus tard quand j’ai passé la zone où on enlève les balles et la carabine. Là, je suis presque groggy quand j’ai franchi la ligne. On en parle souvent avec les autres. Dans le bus l'autre jour, ils me disaient par exemple : « Non mais attends, tu ne t’écroules jamais ? ». Ce n’est pas parce que je suis le plus fort, c’est une histoire de volonté. Tout le monde est capable de rester debout. L’effort de rester debout est modéré. Tu mets tes bâtons sous les bras et terminé. En tout cas, ce n’est pas calculé. 

Ce n’est pas calculé mais il n’y a pas quand même une volonté, peut-être inconsciente, de marquer une différence avec la concurrence ? Ole Einar Bjørndalen a fait sa carrière en terminant à plat ventre dans la raquette d’arrivée et la bave aux lèvres…

Ca me fait rire parce que j’ai l’impression que c’est de la communication. Peut-être que comme vous dites, moi je la fais dans l’autre sens. Ce qui est certain, c’est que j’ai envie quand je termine une course de vite sortir. C’est agréable et bien de montrer qu’on a des réserves et qu’on pourrait presque repartir sur le champ. En tout cas, j’ai l’impression que ceux qui se jettent et qui restent allongés les bras en croix sur le sol pendant 20 minutes, c’est aussi une marque de communication et ça ne me plaît pas. 

Vous arrive-t-il de masquer votre souffrance sur la piste ? Il paraît que vous souriez quand vous croisez les entraîneurs norvégiens…

J’essaie de ne pas montrer mes signes de faiblesse sur la piste comme sur le pas de tir. Il m’est déjà arrivé de montrer à un entraîneur que j’étais en forme et présent, mais ce n’est pas régulier. En Coupe du Monde, il y a beaucoup d’entraîneurs qui vous filment et quand ça m’arrive j’aime bien regarder l’objectif pour dire : « Ok, tu as cet aspect de moi mais finalement, je maîtrise ce que je te montre ou pas ». Interagir permet de montrer à la personne que si je n’ai pas envie de lui montrer ce que je suis en train de faire, je ne le ferai pas. 

Par une attitude ou un regard, mettez-vous une forme de pression à vos adversaires avant une course ?

Je mentirais si je disais qu’on n’essaye pas de soutenir le regard de quelqu’un car forcément, ça fait partie des choses qui jouent. Je n’ai pas un état d’esprit à vouloir marquer mon territoire et à me mettre à faire des pompes au milieu de l’aire de départ. Juste quand votre adversaire me regarde dans les yeux, je ne fuis pas. 

AFP

Vous jouez quand même avec les nerfs de vos adversaires. Après votre victoire sur le sprint de Pokljuka l'an passé, vous avez gentiment mis la pression sur les épaules de Johannes Boe pour la poursuite lors de la conférence de presse d'après-course...

Dans un rapport de force entre deux athlètes, l’aspect mental joue un rôle parfois moins important que ce qu’on voudrait faire croire. Mais parfois, il suffit d’une pensée dans une carrière pour changer le cours des choses. Si un jour je me retrouve en confrontation sur un dernier tir debout avec Johannes pour un titre olympique, tout notre passé commun aura son importance. L’image que tu renvoies auprès des autres est donc importante. Ensuite, j’ai eu beau dominer sur une course et montré que j’étais fort, ç’a n’aura aucune incidence au départ de la prochaine course. Si je ne suis pas bien, je terminerais 20e même si j’ai fait le barbeau pendant deux semaines avant !

Prenez-vous votre discipline - aussi exigeante soit-elle - comme un jeu ? 

J’ai beaucoup regretté dans ma carrière de ne pas avoir assez joué, surtout sur des courses qui ne s’étaient pas bien passées. J’adore jouer, faire le dernier tir à la confrontation. Je regrette parfois de ne pas avoir conservé cette âme un peu d’enfant, quand l’enjeu prend le dessus. Les courses où je me suis fait plaisir et où je me suis lâché ont souvent bien marché.

Ce sont des scénariis préparés à l’avance ? Au calme dans votre canapé ou lors des entraînements ? 

Pendant l’été, on essaye de travailler les différentes situations à l’entraînement. Au niveau de tir, je travaille beaucoup là-dessus et j’essaye de ne pas être un athlète standardisé. Je m’efforce de m’adapter à tous les pas de tir, tous les types de neige, tous les types de pistes. Pour être le meilleur, il faut être polyvalent. Je suis persuadé que le sport de haut niveau, ce n’est que de l’instinct. Tu peux arriver par chance à reproduire une fois la situation que tu as rêvée dans ton lit la veille de la course mais celle qui fera basculer la course, c’est celle que tu n’as pas préparée et que tu vas saisir à l’instant T.

Quand je me retrouve avec Shipulin sur le pas de tir, j’ai beau me dire « il faut que tu attaques et tu lâches rapidement ma première balle », une fois que je suis sur le tapis, c’est un tout autre mécanisme qui s’installe et c’est l’instinct qui prend le dessus. Si je sens finalement que je n’arrive pas à lâcher la première balle rapidement, je ne vais pas me forcer à tirer pour la mettre dehors. Le reproche que je fais à beaucoup d’athlètes est de vouloir appliquer des scénarii rêvés. C’est bête mais les seules fois où j’ai levé les bras après un tir, c’était pas du tout calculé même si ça peut paraître le contraire. C’est vrai que c’est le genre de geste qu’un gosse de 15 ans fait quand il rêve d’être champion olympique mais à aucun moment, j’y ai pensé avant la course. Il m’est déjà arrivé avant un tir de me dire « si je fais le plein, je lève les bras à la fin du tir »… mais ça ne m’est jamais arrivé à ce moment-là de le réussir. 

Etes-vous énervé quand vous n’arrivez pas à mener la danse et quand vous vous faites attaquer ? 

Pas du tout, au contraire. C’est courageux souvent et ce sont les fois où j’aime répondre. Je n’aime pas qu’attaquer, j’aime bien répondre. Sur la piste, ça ne me dérange pas… 

Quel est l’athlète avec lequel vous arrivez le plus à jouer et celui que vous n’arrivez pas à décrypter ? 

J’ai l’impression que les athlètes avec lesquels j’arrive le plus à jouer sont ceux qui ont un niveau régulier. Si je prends un Johannes (Boe), même s’il peut se trouer, son niveau ne varie pas d’une course à l’autre, comme (Simon) Schempp. Si je prends un Shipulin ou un Fak, ils peuvent être vraiment différents d’un jour à l’autre et c’est difficile à analyser. Le Shipulin d’Ostersund la saison passée et de Pokjluka n’était pas le même. C’est compliqué de savoir dans quel type de journée le type se situe. Si je mets à attaquer le Shipulin d’Östersund sur la piste, ça va bien se passer alors que si je me mets à vouloir lâcher le mec qu’il y avait à Pokjluka, je risque de me brûler les ailes. Ces garçons sont plus compliqués à gérer

Sentez-vous que les athlètes ont peur de vous et qu’il y’a une forme d’attentisme à votre égard ? 

Je ne sens vraiment pas ça. Je le répète souvent, quand je regarde les résultats et ma domination sur les cinq dernières années, ça semble vraiment facile. Mais il y a une seule course dans ma carrière où j’ai eu l’impression de gagner facilement, c’est la poursuite d’Östersund en 2015. Toutes les autres courses, j’ai eu l’impression de gagner parce que j’étais à 100% de ce que je pouvais faire. Je pense que la grosse différence avec mes adversaires, elle se fait là : par sur le niveau, mais sur la capacité à l’exploiter. 

Quelqu’un vous a-t-il déjà fait péter les plombs sur un pas de tir ou sur la piste ? 

Je dirais que non. Avec Jean-Guillaume (Béatrix), on s’est souvent tirés la bourre en étant plus jeune parce qu’on a grandi ensemble en tant que biathlètes sur nos années cadet et junior. Ensuite, bizarrement, on n’était jamais en forme le même week-end. Un jour, je gagnais avec 50 secondes d’avance, un coup c’était lui. On n’a jamais eu des duels acharnés. Du coup, je n’ai jamais eu l’impression d’être le souffre-douleur de quelqu’un. Le seul athlète qui aurait pu faire changer ma carrière, c’est Emil (Emil Hegle Svendsen). Les trois sprints que je perds dans ma carrière sont contre lui. Mais je ne fais pas de blocage par rapport à ça et je serai amené à le battre dans ce type de format. 

A partir de quand avez-vous commencé à jouer en biathlon ?

Je dirais en 2010. Je n’avais pas encore la confiance mais j’ai gagné en fin de saison et c’est là que j’ai joué pour la première fois. C’était sur la mass-start de Khanty Mansiysk et je venais de remporter trois courses la quinzaine d’avant à Kontiolathi et Oslo (Ndlr, victoire sur la poursuite de Kontiolathi et sprint-poursuite Oslo). J’arrive sur cette « mass » et je me suis complément lâché. J’attaque sur le premier tir. J’ai tenté une stratégie que personne n’aurait tenté. 

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Comment fait-on pour ne pas devenir prétentieux en dominant et en se jouant des autres ? 

Le biathlon est un sport qui pousse à l’humilité. C’est impossible d’être le meilleur tout le temps. Si je faisais du judo, je pense que sur un niveau, je n’aurais pas beaucoup de défaites. Ce n’est pas possible en biathlon car ce n’est pas du un contre un, c’est un combat ouvert et à chaque fois, tu te bats contre soixante adversaires. C’est aussi un entourage qui t’aide à ne pas prendre la grosse tête et l’équipe en fait partie. C’est un aussi un trait de caractère. Après, forcément, quand tu gagnes beaucoup, ton ego change en étant mis en avant mais j’ai toujours en tête d’évoluer de manière positive. Je pense que c’est moins facile de garder le cap quand ce n’est pas du biathlon. 

Avez-vous déjà gagné grâce à un coup de bluff ? 

Plein de fois ! L’exemple le plus récent, c’est la mass-start des Mondiaux d’Oslo (2016). J’attaque parce que je me dis que si on sort à deux dans un dernier tour, je n’aurai pas les ressources pour aller chercher la personne donc finalement, je profite de faire l’écart avant d’arriver au tir et j’espère que personne ne soit pas en mesure de me reprendre. Et qu’elle se dise que si je l’attaque, c’est que je suis plus fort qu’elle. 

De manière générale, vous avez toujours aimé jouer ? 

J’étais déjà joueur enfant et compétiteur aussi. Je crois que ma limite du jeu s’arrête quand je perds. C’est ce qui me fait peut-être revenir sur des choses sérieuses

Vous êtes donc mauvais perdant…  

Je ne me considère pas comme un mauvais perdant dans le sens où j’accepte la défaite, je la reconnais et j’ai pas de soucis avec ça. Je le suis dans le sens où je n’aime pas perdre. Je ne suis pas mauvais joueur, mais je n’aime pas perdre. 

Si vous ne dominiez pas autant votre discipline, vous battriez-vous autant ? 

Je sais que j’ai besoin de gagner et ça fait partie de mon parcours. Aujourd’hui, j’ai cinquante et une victoires en Coupe du monde et j’ai un niveau d’exigence sur mes résultats pour arriver à prendre du plaisir. Je pense que si la réussite me fuyait, j’aurais du mal à conserver cette envie, cette détermination et cette bagarre parce que c’est devenu un standard et un impératif que je me fixe. Une saison sans victoire, je pense que je me poserais la question de savoir si je repars ou pas pour un tour.

Au-delà du jeu et du bluff, vous arrivez à jongler entre le tir et le ski. C’est facile à dire mais vous faites la différence car vous êtes un vrai biathlète. 

Je sais que le jour où je ne suis pas bien en ski, je n’ai aucune prise de risque possible au niveau du tir sinon je vais le payer cash. Ensuite, ça peut m’arriver comme à Antholz en 2016 où je suis collé en ski et je fais un 8 sur 10 au tir. Après ça, je ne peux que rentrer à l’hôtel pour pleurer… J’essaye donc d’être le biathlète le plus complet possible. Bien sûr, il y a un côté viril à avoir le meilleur temps de ski mais le classement que je regarde, c’est celui de la course. C’est pas non plus de savoir qui a tiré le plus vite. J’arrive vraiment à me détacher de ça et je sais qu’il y a d’autres athlètes qui ont une fierté plus grande. Ce que je veux, c’est être le premier à la fin. 

Ole Einar Bjørndalen qui vous devance au nombre de victoires a une vie monacale et ne donne pas l’impression de s’amuser. Au contraire de vous, qui semblez vous amuser. Vous arrêterez-vous le jour où ce ne sera plus le cas ? 

Tout dépend où est-ce qu’on trouve son plaisir. Quand on regarde mon expression après une course, j’ai l’impression de beaucoup moins m’amuser que celui qui a fait son premier top 6 et qui fait le tour de l’aire d’arrivée la culotte sur la tête en faisant tourner celle-ci… C’est certain que pendant l’effort, je prends du plaisir et j’en prends à l’arrivée.

J’ai été amené dans ma carrière à restreindre mes émotions pour avoir une performance régulière. Le seul moyen d’arriver à répéter la performance est de ne pas s’en satisfaire. Ca veut dire d’être en partie mécontent en permanence et de ne pas trop célébrer les victoires pour faciliter la récupération. Quand on veut gagner un classement général, c’est quelque chose qu’on peut difficilement se permettre. 

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