Riner à l'UFC : Pur fantasme ou vrai rendez-vous manqué ?

Teddy Riner
Teddy Riner AFP

Dix fois champion du monde de judo, et double médaillé d’or olympique, Teddy Riner va continuer d’écrire l’histoire de son sport, qu’il a déjà marquée à tout jamais. Devant une telle domination, la question redondante revient sur la table : et si le gentil géant français se frottait au MMA et à l’UFC ? Retour sur un fantasme qui a tout pour basculer côté rendez-vous manqué.

Des années que ça dure entre initiés de la cage, dix pour être précis. Des années que ça s'en va et ça revient au gré des pics médiatiques du gentil géant, chaque titre mondial, chaque or olympique, presque chaque étape de sa série dingue de cent quarante-quatre combats sans défaite depuis septembre 2010. La même question, qu'on aime le MMA, le judo, les deux ou les sports de combat en général : Teddy Riner à l'UFC, ça donnerait quoi ? Sur les forums, dans les conversations, la réponse divise. Mais on a envie de voir. Toujours. Jusqu'à l'autre bout du monde, en Australie, exemple parmi tant d'autres. Si alléchante soit l'idée, on arrête d'entrée les adeptes de ce fantasme. Cela n'arrivera pas. Il l'a dit, il l'a répété, il a d'autres objectifs pour continuer à écrire l'histoire de son sport, et il la rédige mieux que personne. Il n'ira pas, on vous dit, peu importe les arguments. Mais l'interrogation demeurera : alors, ça aurait donné quoi ?

« Ça ne m’intéresse pas, ça ne correspond pas à mes valeurs »

Si on se le demande depuis si longtemps, pensez bien que plus d'un l'a titillé sur le sujet. Verdict : pas fan. « Combattre dans une cage ne m’attire pas », a-t-il souvent répété. En 2011, lors d’un entretien à l’AFP, c’était encore plus clair, au point de mélanger la discipline avec le catch et ses combats chorégraphiés à l’avance : « Je ne mettrai pas mon enfant dedans parce que je ne trouve pas que ce soit un sport. Tu envoies deux mecs se battre. C'est sûr qu'il y a plusieurs sports dans un sport mais pour moi, c'est un sport avec aucune valeur. Il n'y a pas de code moral. Je ne vois pas quel exemple tu peux donner à un enfant à part un mauvais exemple. Quand je vois ça à la télé, je zappe. Le seul truc que je regarde, et c'est parce que mes neveux veulent bien regarder, c'est le catch. » Et d’enfoncer le clou en 2015 dans L’Equipe Magazine : « Le MMA est venu vers moi. Avec de gros billets. Ça ne m’intéresse pas, ça ne correspond pas à mes valeurs. Je respecte ces combattants, mais prendre des coups de poing et de pied dans la gueule, ça n’est pas mon truc. Pas davantage que d’en donner. Je suis conscient qu’il faut vivre avec son temps et que le MMA est à la mode, mais ce sera sans moi. Je suis bien dans le judo. Je n’ai pas envie que des gens paient pour venir voir saigner mon adversaire ou moi-même. »

Voilà pour les discours publics. En privé, par contre… « J’en avais parlé à son père avant les Jeux de Londres, raconte Bertrand Amoussou, ancien judoka reconverti au MMA, président de la Commission Française de MMA (CFMMA), directeur de la Fédération internationale de MMA (IMMAF) et ancien entraîneur de Riner au Paris Judo et au Lagardère Paris Racing. Je lui avais dit : ‘‘Une fois qu’il aura gagné les Jeux, il aura tout raflé en judo, qu’est-ce qu’il va faire ? Il faut qu’il aille vers le MMA’’. Il m’avait répondu qu’il ferait ce qu’il voudrait. La porte n’était pas fermée. Mais c’était avant que Jean-Luc Rougé (président de la Fédération française, ndlr) et Marius Vizer (président de la Fédération internationale, ndlr) ne lui mettent le grappin dessus et qu’il fasse des déclarations indiquant qu’il ne ferait jamais ça. Il a fait ça car il s’était fait remonter les bretelles par la Fédération, il avait eu des remontrances pour ses déclarations précédentes sur le sujet. » Pas illogique pour l’étendard d’un sport dont le patron en France, Rougé, avait expliqué en 2015 que le MMA était « un refuge pour djihadistes » avec des oppositions au même niveau que des « combats de coqs ou de chiens »… A l’époque, sa sortie sur le « code moral » était très mal passée dans le milieu.

« Il n’était pas du tout hostile à cette discipline, il regardait le truc, il suivait »

Dans une interview sur le site FightSportTV, Amoussou avait dénoncé son double discours : « Nous avons parlé à plusieurs reprises de MMA et jamais je ne l'ai entendu s’exprimer de la sorte. (…) Il est clair que ce n'est pas lui parle. » Et l’intéressé de se rappeler de ces conversations : « Il n’était pas du tout hostile à cette discipline. Au Lagardère Paris Racing, le cours de MMA était juste après celui de judo. Je faisais les cours de judo et après j’avais mes élèves qui arrivaient pour celui de MMA. Il venait taper un peu, il adorait le truc. Il me parlait souvent de Fedor Emelianenko (un poids lourd russe qui fait partie des combattants les plus légendaires de l’histoire du MMA, ndlr). Il regardait le truc, il suivait. Mais il est le porte-drapeau du judo français donc un Teddy qui encensait le MMA, ce n’était pas génial. La Fédé l’a un peu redressé et comme ils étaient sur une guerre anti-MMA, cela n’aurait pas été bon qu’il prenne la défense de cette discipline ou qu’il s’y intéresse. Ils lui ont dit ce qu’il fallait dire pour rentrer dans le rang. » Quelques années plus tôt, c’est Riner lui-même qui avait pourtant évoqué l’idée devant les médias. La faute à Satoshi Ishii. Un judoka japonais médaillé d’or olympique chez les lourds à Pékin en 2008 quand le Français avait pris la médaille de bronze. Qui avait ensuite vite quitté les tatamis pour les sirènes financières du MMA.

Fin août 2009, à Rotterdam, après son troisième titre mondial, le futur double champion olympique s’en était amusé dans les colonnes du quotidien sportif japonais Tokyo Sports : « Après les Jeux de Londres, je veux régler quelques affaires avec Ishii. Si ce n'est pas en judo, j'irai le chercher en MMA, aucun problème. » « S'il ne veut pas m'affronter sur mon propre terrain, j'irai le défier sur le sien », appuyait-il dans L’Equipe. La rumeur veut alors que le Japonais ait envoyé un texto à son rival au soir de son sacre planétaire pour le défier en MMA. Deux ans plus tard, Riner expliquera même au Monde : « On m'a proposé deux millions d'euros pour ce combat ». Une affirmation niée par Ishii, toujours dans Le Monde, en novembre 2012 : « Je ne lui ai jamais demandé de venir m'affronter ». Quand on réfléchit à la trajectoire que Riner aurait pu prendre avec un tel choix, observer la nouvelle carrière de Satoshi Ishii offre un exemple instructif. Excellent au sol, un vestige de son passé, le champion olympique 2008 de judo manquait de tonicité et de technique sur le pieds-poings. Trop tôt opposé à de grands noms de la discipline vu son pedigree, celui qui avait connu la défaite dès son premier combat pro face à Hidehiko Yoshida (ancien judoka médaillé d’or en +78kg aux Jeux de Barcelone en 1992) été jeté dans la gueule du loup – exemple le plus frappant : Fedor dès son septième combat, le Russe le fracassant par KO sur coups de poing en moins trois minutes – au lieu de prendre son temps pour apprendre et progresser et ne s’en est jamais vraiment remis.

L'exemple de l'icône Ronda Rousey

Bilan provisoire en carrière ? 16-8 (1 KO, 7 soumissions), la dernière victoire remontant à octobre face à Björn Schmiedeberg lors de l’événement Final Fight Championship 30, avec comme seul titre notable celui du IGF (Inoki Genome Federation) Championship fin 2013. Pas bien brillant, quoi. Les judokas peuvent pourtant réussir dans le MMA. On pense bien sûr à Ronda Rousey, médaillée mondiale et olympique dans un judo qui ne lui faisait pas assez bien gagner sa vie à son goût avant de devenir une icône planétaire – désormais déchue – dans le MMA. On pense à d’autres, Yoshihiro Akiyama, Hector Lombard, Karo Parisyan. Plus près de nous, on peut évoquer Morgane Riboud, championne du monde française partie tenter sa chance pour une nouvelle carrière, ou encore l’Américaine Kayla Harrison, double championne olympique (2012-2016) qui a signé avec les World Series of Fighting (WSOF). Des réussites à différents degrés. Alors, de quel côté basculerait Riner ? Plus Rousey ou Ishii ?

Teddy Riner
Teddy Riner AFP

Légende du MMA et de l’UFC, où il vient de remporter le titre des moyens pour son retour dans l’Octogone après quatre ans d’absence, Georges St-Pierre prend l’option optimiste. « C’est un athlète exceptionnel, un spécimen athlétique, un homme qui a une prestance incroyable, rappelait-il début novembre dans L’Equipe Magazine. Je suis convaincu que s’il voulait un jour aller en MMA, il aurait énormément de succès. Il pourrait apprendre le pieds-poings, les techniques de frappe et de soumission très facilement. Déjà qu’il est le meilleur au monde en judo, en MMA il serait une arme redoutable. » « Ce n'est pas parce que tu es bon en judo que tu seras un bon combattant de MMA, nuance Amoussou. Mais Teddy a tout ce qu'il faut pour devenir un champion. Il a le potentiel physique, ça ne fait aucun doute. Il a aussi le potentiel technico-tactique, à savoir la possibilité à pouvoir utiliser les éléments du MMA, car il est très rapide, tonique et explosif pour son poids. Et c’est un bosseur, un gars déterminé, pas un tire-au-flanc, donc il aurait pu apprendre les autres arts martiaux nécessaires au MMA sans problème. Avec son agilité et son sens du déplacement, il progresserait vite. Après, il y a une question à se poser quand on commence cette discipline : est-ce qu’on encaisse les coups ? Et surtout est-ce qu’on n’a pas peur des coups ? Car on peut avoir le physique que l’on veut, si on a envie de se barrer au premier coup de poing au lieu de faire face ou de le prendre, il ne faut pas aller vers le MMA. Et ça, on ne sait pas comment il l’aborderait. Il n’a jamais essayé, même à l’entraînement. Mais si ça passait, Teddy serait un possible champion à l’UFC, c’est certain. »

« On en parle avec l'UFC et ils seraient très contents d’avoir un Teddy »

L’analyse renvoie à la sortie de Riner dans L’Equipe Mag en 2015 : « Prendre des coups de poing et de pied dans la gueule, ça n’est pas mon truc. Pas davantage que d’en donner. » Reste la question financière. Avec ses gros chèques, l’UFC pourrait-elle l’attirer ? Seule certitude, elle en aurait envie. « J’ai entendu parler de lui », expliquait Dana White, patron exécutif de l’organisation US, en 2012 au micro du site GlobeMMA. Avant de préciser : « S'il est un judoka, il a beaucoup de choses à travailler avant de pouvoir combattre à l'UFC. Mais bien sûr que nous aimerions avoir un médaillé d'or olympique. » Cinq ans plus tard, l’attirance est toujours là. « A la Fédération internationale, nous sommes sponsorisés par l’UFC et ce sont des discussions que j’ai avec eux, confie Amoussou. On en parle et ils seraient très contents d’avoir un Teddy. Ils me posent la question : ‘‘Alors, tu penses qu’il le ferait ?’’ Je leur réponds qu’il y était enclin pendant un temps mais qu’il va rester dans le judo au moins jusqu’aux prochains JO. »

Au contraire de ses collègues des tatamis, Riner gagne très bien sa vie avec ses sponsors et n’a pas besoin du MMA pour se renflouer. Mais quid de l'avenir ? « Après Tokyo, s’il décide de raccrocher le kimono, pourquoi pas ? Il sera encore au top physiquement, pointe le président du CFMMA. Il est déjà à l’abri financièrement, ce n’est pas la question. Mais s’il a n’a plus de comptes à rendre au judo et qu’on lui fait une proposition à plusieurs millions de dollars pour un combat, je vois mal comment il va refuser. Il reste une possibilité que ça se fasse. Je ne suis pas dans la tête de Teddy. Mais il est quand même assez jeune. Il est vieux pour le judo mais jeune pour le MMA. Même après les JO 2020, il aurait encore cinq-six ans pour faire une carrière en MMA s’il en avait envie. Vu l’âge à laquelle on arrête une carrière en judo, et s’il rafle un troisième titre olympique, je ne le vois pas continuer après Tokyo. La question sera donc : qu’est-ce que je fais ? Si on lui propose dix-vingt millions de dollars pour combattre, comment dire non ? Car même en début de carrière, avec les sponsors, ce sera autour de dix millions. Je pense qu’il aura du mal à refuser. » Avec un challenge historique résumé par Amoussou en novembre 2010 dans Le Monde : « Dans le MMA, il aurait un véritable défi à relever : devenir le plus grand combattant de tous les temps ! »

« Les super-lourds n'existent pas à l’UFC. Mais les catégories féminines non plus avant Rousey… »

Les spécialistes ciblent tout de même un problème. La catégorie des lourds de l’UFC, où l’Américain Stipe Miocic détient la ceinture, a une limite à 120,2 kilos. A son poids de forme, Riner est au-dessus. Et on ne vous raconte pas en période de repos… Mais il y aurait une solution. « Les super-lourds existent dans le MMA mais pas à l’UFC, explique Amoussou. Mais les catégories féminines n’existaient pas non plus avant Ronda Rousey… Pour un Teddy Riner, qu’on opposerait par exemple à un Brock Lesnar, pourquoi ne pas rajouter une catégorie ? Ils pourraient le faire avec lui. D’autant que ça rendrait service à plusieurs poids lourds qui galèrent pour faire le poids. » Le parallèle avec le sulfureux Brock Lesnar est dressé. Un ancien champion universitaire de lutte (et superstar du catch) qui avait remporté le titre des lourds de l’UFC dès son quatrième combat pro malgré une évidente difficulté à gérer le fait de devoir prendre des coups dans la figure.

« J’avais un peu dans l’idée, si c’était possible, je ne sais pas comment, de monter un combat Riner-Lesnar, rêve Amoussou. Lesnar n’est pas un mec qui va aller chercher les coups, Teddy manifestement non plus, donc cela aurait pu être une super affiche. » Riner dans le MMA, ce serait aussi une porte un peu plus ouverte vers la légalisation des compétitions en France, l’un des derniers pays de la planète à les interdire (merci Rougé…). « Les combattants français actuels du MMA ne peuvent rien faire : ils ne sont pas assez connus en dehors des sports de combat, constate Amoussou. Mais si un nom comme Teddy Riner, ou un Paul Pogba pour dire une bêtise, enfin un grand nom du sport français, disait qu’il allait faire un combat de MMA, cela changerait le truc car tout le monde s’y intéresserait et on ne pourrait plus garder le voile sur cette discipline. Cela a déjà bien évolué avec McGregor-Mayweather. Le MMA est un peu sorti de sa zone ‘‘sport de voyous’’ pour rentrer dans un truc plus mainstream. Tout le monde sait ce que c’est désormais, c’est rentré dans une autre dimension. » Où l’on fantasme de voir traîner un jour, même si cela ne se fera sans doute jamais, le gentil géant maître de la planète judo.