Rigondeaux, le boxeur incompris aux dents en… or olympique

Guillermo Rigondeaux (à gauche) face à Drian Francisco en 2015
Guillermo Rigondeaux (à gauche) face à Drian Francisco en 2015 AFP

Il est l’un des plus grands talents de la planète boxe mais un inconnu ou presque du grand public. Opposé ce samedi soir à New York à Vasyl Lomachenko pour la ceinture WBO des super-plumes de ce dernier (à suivre en direct et en exclusivité sur SFR Sport 1), Guillermo Rigondeaux symbolise le paradoxe entre l’excellence qui ne fait pas vendre et le buzz non mérité qui accompagne parfois certains. Plongée dans le destin d’un exilé cubain paria sur son île et en manque de reconnaissance en dehors, qui porte sa gloire olympique sur les dents.

La cheminée pour un autel à sa gloire, très peu pour lui. Pas de coffre-fort ni de malle au fond du grenier ou dans un recoin de la cave. Guillermo Rigondeaux porte ses deux médailles d’or olympiques de 2000 et 2004 comme Joey Starr son bling-bling. Dans les chicots. L’anecdote, qui remonte à l’automne 2007, est racontée dans A Cuban Boxer’s Journey (« Le Voyage d’un Boxeur Cubain »), le passionnant livre de Brin-Jonathan Butler consacré à celui qui défie Vasyl Lomachenko pour sa ceinture WBO des super-plumes ce samedi soir (en direct et en exclusivité sur SFR Sport 1) au Theater du Madison Square Garden de New York dans un combat qui fait saliver les spécialistes. Alors qu’il croise pour la première fois Rigondeaux au Rafael Trejo Gym, une salle en extérieur de La Havane, le journaliste lui demande d’où vient l’or qui recouvre une partie de ses dents supérieures. La réponse fuse : « J’ai fait fondre mes deux médailles d’or olympiques pour les mettre dans ma bouche ».

Mythe ou réalité ? Aucune certitude, aussi élusive que lui sur le ring. Mais une histoire de plus pour alimenter la légende d’un boxeur unique au parcours tragique. Comme une façon de mâchouiller son passé pour mieux croquer le présent et dévorer l’avenir. L'actuel champion WBA des super-coqs, titre qu'il pourrait perdre en cas de défaite face à Lomachenko, symbolise un paradoxe portant des gants. L’homme a tout gagné pour son pays, mais il y est vu comme un traître. Il a tout lâché pour son sport, mais ce dernier lui refuse une reconnaissance à la hauteur de son talent. Ses pairs et les spécialistes du noble art le respectent, mais le grand public ne le connaît pas ou le trouve « chiant », préférant le buzz et les combattants hype à son excellence méconnue. L’incompris du noble art, quoi. Cela commence chez lui, à Cuba. Deux titres mondiaux, deux ors olympiques, un bilan de 463-12  (selon lui mais d'autres évoquent plutôt un bilan à 374-12), Rigondeaux porte les couleurs du régime castriste au firmament chez les amateurs. Un héros national, « le plus grand boxeur qui n’a jamais vécu » selon les mots adressés par Hector Vinent, champion olympique 1992 et 1996, à Brin-Jonathan Butler.

Sur le ring, à chacun de ses triomphes, il arbore une photo de Fidel Castro. Qui l’invite régulièrement à sa table et lui offre une Mitsubishi jaune banane pour ses succès aux JO. Un étendard parmi d’autres, et ils étaient nombreux chez les sportifs (et chez les boxeurs), de la « révolution ». Grandeur. Puis décadence. Car « El Chacal » ne supporte plus d’être la marionnette du régime. Fauché, pas libre de quitter son île, en manque d’opportunités, désireux d’aller se mesurer à ce qui se faisait de mieux dans le monde de la boxe professionnelle, il va tenter le grand saut dans lequel de nombreux Cubains (mais pas tellement en boxe, où il reste le plus grand à avoir fait ce choix) se sont lancés : l’exil aux Etats-Unis. Mais sa première tentative, en juillet 2007, va tourner court. Avant une pesée aux Jeux Panaméricains de Rio, Rigondeaux tente de s’échapper avec son compatriote et coéquipier Erislandy Lara. Arrêtés par les autorités brésiliennes, ils sont renvoyés à Cuba trois jours plus tard. Ils ont touché leur rêve de liberté du bout des doigts. C’est un cauchemar qui les attend. Castro, en retrait de la vie publique en raison de problèmes de santé, sort de son silence pour les bannir de l’équipe nationale. Terminé l’espoir d’un troisième titre olympique comme Teofilo Stevenson ou Felix Savon, deux champions qui n’ont pas déserté l’île malgré les propositions sonnantes et trébuchantes.

« Traître » et « Judas » selon Fidel Castro

Dans les colonnes du journal Granma, le « Lider Maximo » l’affuble des noms « traître » et « Judas » : « C’est un soldat qui abandonne ses troupes au milieu du combat ». Le héros devient paria. « Fidel a dit qu’il ne combattrait plus jamais et il n’a nulle part où aller, confie alors Vinent à Butler. Aucune personne impliquée dans ce sport ne peut être vu parlant avec lui. On pourrait perdre nos boulots. » Seule solution, partir. A tout prix, peu importe le risque. Gary Hyde, son futur manager, qui l’avait rencontré à Cuba en mars 2007, utilise ses connexions pour l’aider à fuir en 2009. Abandon total. Rigondeaux laisse derrière lui sa femme, Farah Colina, et ses deux fils pour embarquer sur un hors-bord de contrebandiers rempli à ras bord – trente autres personnes dedans ! – et effectuer 90 miles dans une eau infestée de requins entre Pinar Del Rio et Cancun, au Mexique, d’où il rejoindra ensuite la Floride et Miami. « L’expérience la plus traumatisante de ma vie », confiera-t-il plus tard. Cuba le renie pour de bon : répudié par son propre père pour avoir trahi la « révolution », il lui sera interdit de venir assister aux obsèques de sa mère. Aujourd’hui encore, des caméras restent pointées sur la maison de sa femme et de ses fistons dans la proche banlieue de La Havane.

Son choix de vie est fait, un retour impossible. Pour tourner la page, il faudra écrire la nouvelle de sa plus belle plume. Sur le ring, aucun problème. « El Chacal » est un maître. Il suffit d’interroger ses pairs pour se rendre compte du respect qui nimbe son nom. Dans leurs mots, on entend souvent « le meilleur », « le plus talentueux » ou autres formules dans la même veine. Mandy Fernandez, l’un de ses entraîneurs dont le surnom « Wiz » avait été donné par Muhammad Ali, a expliqué qu’il lui apprenait « quelque chose de nouveau » chaque fois qu’ils se retrouvent à la salle. Freddie Roach, coach de Manny Pacquiao qui avait interdit au champion philippin de sparrer avec Rigondeaux quand ce dernier avait tapé à la porte de sa salle pour venir s’entraîneur (« Manny est un boxeur offensif et avec un tel contre-attaquant, c’était trop de boulot par rapport à ce qui lui était nécessaire », racontait-t-il à ESPN en 2012), évoquait il y a quelques années déjà « le meilleur contre-attaquant» et « un des plus grands talents de boxeur, probablement le plus grand, qu’(il) n’avai(t) jamais vus » à propos de celui qui a également fait une partie de son camp d'entraînement au Mayweather Boxing Club en préparation de son dernier combat contre Moises Flores en 2017.

« Ce qui fait sa force, c’est cette gestion et cette maîtrise de l’espace ring »

Des compliments mérités. Si on surnomme Lomachenko « Matrix », le Cubain mériterait presque le sobriquet de Yoda. Le maître Jedi pugilistique qui connaît son (noble) art sur le bout des gants et donne la leçon à qui veut le défier. Rigondeaux est un magicien de la défense et du contre, l’illustration parfaite du boxeur au puzzle impossible à résoudre pour l’adversité. Jeu de jambes sublime, pièges tendus avec intelligence, frappes réfléchies et efficaces : le maestro cubain récite une partition sublime, élégante et fine quand on aime l’art de l’esquive et des coups jamais inutiles ou presque mais qui font mouche. « C’est vraiment un scientifique de la discipline, explique John Dovi, manager de l’équipe de France olympique. Ce qui fait sa force, c’est cette gestion et cette maîtrise du ring. De l’espace ring. Savoir où se placer, quand se placer, quels appuis placer pour pouvoir revenir de façon efficace. C’est un style typiquement cubain et il le maîtrise. Il a tellement de combats derrière lui que le ring est devenu son jardin. Il a les pieds cloués au sol, un mouvement du buste assez souple, mais il se met surtout hors de portée de ses adversaires sur des mouvements de jambes très petits, d’une précision chirurgicale. »

Guillermo Rigondeaux
Guillermo Rigondeaux AFP

Et Brahim Asloum, membre de la Dream Team SFR Sport et ancien champion du monde WBA des mi-mouches, de compléter : « Il prend le centre du ring, les deux pieds cloués au sol, et il fait ce travail sur quelques centimètres qui lui permet de piéger en permanence ses adversaires. Il maîtrise l’espace du ring, sait parfaitement où se placer et à partir de là, il absorbe ses adversaires et arrive à déclencher. » Un perfectionniste dont la priorité reste d’éviter les coups avant de profiter des ouvertures pour en donner. « Rigondeaux fait du Rigondeaux, peu importe qui se trouve en face, ce que les médias disent ou même ce que ses coaches lui demandent », estime l’Américain Shawn Porter, ancien champion IBF des welters, au micro de EsNews Boxing. Pour accumuler les victoires, ça marche, la preuve avec les dix-sept en autant de sorties chez les professionnels (onze KO) et un titre mondial conquis dès son septième combat. Pour la reconnaissance médiatique et gagner les cœurs du public, par contre… On retrouve le paradoxe du buzz et de l’excellence. Trop fort pour ses adversaires, tellement talentueux qu’il n’a pas besoin de se mettre en danger sur le ring, pas assez expressif dans la victoire (il a un jour expliqué qu'il ne souhaitait pas célébrer outre mesure des succès obtenus loin de ses proches) et pas habitué aux fioritures ou au chambrage façon Lomachenko, celui qui applique à la lettre l’expression « l’agression est la cousine des erreurs » n’emporte pas l’adhésion des foules.

« La FDA travaille sur une nouvelle forme de somnifère : regarder Rigondeaux »

En boxe, comme d’ailleurs dans d’autres disciplines, le grand public ne recherche pas la perfection. Il veut de l’action, des guerriers qui donnent tout quitte à prendre un risque, de la sueur, du sang, des larmes, de l’engagement. Tout l’inverse de notre « Chacal ». Et on ne peut pas compter sur les journalistes pour les aiguiller. Même chez les plus chevronnés, son style fait verser dans la facilité. Dan Rafael, voix et plume de la boxe sur ESPN, s'est un jour amusé à lancer sur Twitter que « la Food & Drug Administration (agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux, ndlr) travaill(ait) sur une nouvelle forme de somnifère : regarder Rigondeaux ». D’autres plumitifs ont comparé ses combats à la longue agonie consistant à « regarder une peinture sécher ». Le magazine The Ring, « bible du milieu », avait préféré la formule « intouchable mais irregardable ». Jugements trop sévères ? Manque de compréhension, surtout. Comme si on attendait toujours trop de lui, qu’on lui en demandait toujours plus, accusé de l’égoïsme de ne pas en faire assez, de ne pas nous divertir et nous émerveiller au niveau attendu.

« Il est moins exubérant qu’un Lomachenko, par exemple, et surtout il n’éblouit pas car il est trop au-dessus, juge Dovi. Il fait un peu penser au Roy Jones de l’époque sur ce plan, quand il était au-dessus de la mêlée mais qu’il n’avait pas la renommée qu’il méritait car il était trop facile. Rigondeaux, c’est ça, il est trop facile. Il n’y a pas d’expression sur son visage. C’est une machine à gagner. » Trop professionnel, trop discret, autant de caractéristiques cultivées à Cuba et qu’il sera difficile à faire disparaître chez un garçon passé pro à 29 ans. Bref, fabuleux à observer pour les puristes – qui apprécieront sans doute encore plus ses qualités une fois à la retraite, comme c’est souvent le cas – mais soporifiques aux yeux ceux qui tentent de le comprendre sans en avoir les clés. Autre boxeur défensif, Floyd Mayweather a souvent fait face à des critères similaires. Mais le cas est encore plus extrême. « Rigondeaux est beaucoup dans l’attente et c’est peut-être pour ça qu’il ne devient pas le boxeur reconnu qu’on attendrait de lui, estime Asloum. Il n’est pas suffisamment offensif. Un Mayweather était quand même percutant mine de rien. Lui, il prend encore plus son temps. Il maîtrise trop son sujet. » Dur, dur de faire une star dans ces conditions.

Comme être fan d'un groupe de rock underground fabuleux qui n'a pas encore explosé dans les charts

D’autant que la gangrène est parfois venue de l’intérieur. Bob Arum, patron de Top Rank, qu’il accuse désormais de racisme, avait fini par critiquer ce cauchemar pour promoteur qui refusait d’apprendre l’anglais pour joueur le jeu des médias US. Et quand le Cubain a fait chuter son poulain Nonito Donaire, c’en était de trop. Critiques publiques, boxeur relégué dans les bas-fonds télévisuels, Arum lui fait la totale. Il racontera même faire « vomir » les dirigeants du diffuseur HBO – qui passait alors les combats de Top Rank – à chaque évocation de son nom. Résultat ? Entre les uppercuts verbaux de son promoteur, les crochets des médias, une inactivité parfois autant due aux autres qu’à ses propres décisions, des problèmes de promoteur l'ayant envoyé combattre à Macao, au Japon ou au pays de Galles après avoir quitté Top Rank (ce qui n'a pas aidé à sa notoriété), un style pas bandant pour le profane et des adversaires qui l’ont souvent esquivé pour éviter l’humiliation (empêchant de le voir dans de gros combats), le public a fini d’être convaincu et l’a parfois hué après des victoires. Déprimant pour les amoureux de technique pugilistique, fans du Cubain comme on peut se sentir privilégié d’apprécier un groupe de rock underground fabuleux qui n’a pas encore explosé dans les charts.

Mais au fait, on lui reproche quoi ? Son style « amateur » (beaucoup de coups mais aucun qui génère assez de puissance pour mettre KO) ? Ses onze KO en dix-sept combats sont la preuve qu’il sait frapper fort quand il le faut. Le manque de spectacle ? On peut comprendre tant le show et l’attaque feront toujours plus vendre que la destruction et la défense. Mais si on aime la boxe, on doit aimer Rigondeaux. Celui qui s’est banni de son propre pays pour poursuivre ses rêves dans le noble art semble parfois avoir tout perdu malgré ses victoires et ses titres : l’amour de Cuba tout autant que celui du public. Ce combat face à ce Lomachenko qui électrise les foules, duel débuté sur les réseaux sociaux et qu'il a désiré malgré les désavantages – plus vieux, moins actif, obligé de monter de deux catégories de poids pour l’affronter –, représente sans doute l’ultime chance d’être enfin reconnu à sa juste valeur pour « l’un des boxeurs les plus sous-estimés de la planète » (BoxingNews). Mais il faudra triompher.

Invaincu depuis sa défaite contre l’Azerbaïdjanais Aghasi Mammadov aux Mondiaux amateurs… 2003, Rigondeaux a semblé un peu plus lent lors de ses dernières sorties, sans doute l’effet du temps qui passe pour celui qui affiche désormais trente-sept printemps. Pourra-t-il garder assez de vitesse, d’endurance, de faculté de déplacements et de puissance (il a déjà brisé les mâchoires de James Dickens et Hisasho Amagasa même si on ne pointe pas souvent cette qualité chez lui) pour placer son uppercut du gauche fatal et battre un Lomachenko deux divisions au-dessus de la sienne ? La réponse donnera de nombreuses indications sur l’issue d'un combat historique, une première chez les pros entre deux doubles champions olympiques, qui divise le milieu. Les autres viendront de sa faculté à résoudre le problème Lomachenko. Un adversaire lui aussi très bon défensivement et à la fréquence offensive bien plus importante, qu’il faudra savoir esquiver, garder à distance et bien contrer pour lui passer l’envie d’y revenir à deux fois avec ses combinaisons.

Tout ce que sait faire « El Chacal », qui possède en outre l’avantage de défendre parfois en s’accrochant, ce qui avait posé des problèmes à l’Ukrainien face à Orlando Salida, sa seule défaite chez les pros. « Rigondeaux a cette science pour annihiler les attaques frénétiques de Lomachenko, analyse Dovi. En boxe amateur, on voit souvent arriver un mec qui bat tout le monde mais qui perd en finale contre le Cubain. Pas parce que ce dernier est meilleur mais parce qu’il a cette capacité à mettre en place la tactique qu’il faut pour battre son adversaire. Il fera ce qu’il faut faire grâce à cette intelligence pour s’adapter. » « Not afraid » (« Pas peur »), s’amuse-t-il à lancer sur les réseaux sociaux ces dernières semaines. On a du mal à y croire. Mais on est certain d’une chose : Lomachenko doit lui aussi vivre dans la crainte de ce combat. On le serait à moins face à un boxeur qui porte les réussites de son talent jusque sur les dents.