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Ramirez-Imam, dernière danse pour le duo de rivaux Arum-King ?

Bob Arum (à gauche) et Don King
Bob Arum (à gauche) et Don King

Opposés ce samedi au Theater du Madison Square Garden de New York (en direct à partir de 1h dans la nuit de samedi à dimanche sur SFR Sport 1), les Américains Amir Imam et Jose Carlos Ramirez vont se disputer la ceinture WBC vacante des super-légers. Un combat très particulier puisqu’il oppose, pour la première fois depuis mars 2011, des boxeurs dont les promoteurs se nomment respectivement Don King et Bob Arum. Deux légendes du noble art à la rivalité éternelle ou presque. Et saupoudrée d'attaques verbales quasi sans limites.

Don King n’a pas pu s’en empêcher. Presque comme un tabaco-dépendant replonge dans les cigarettes en quelques taffes après des années à s’astreindre à ne plus toucher une clope. « Amir Imam vient au Madison Square Garden, la Mecque de la boxe, pour faire tomber Jose Ramirez… et Bob Arum ! » L’affrontement entre l’Américain Imam et son compatriote Ramirez ce samedi au Theater du Madison Square Garden (en direct à partir de 1h dans la nuit de samedi à dimanche sur SFR Sport 1) pour la ceinture WBC des super-légers, laissée vacante par Terence Crawford et sa décision de monter chez les welters, n’est pas un championnat du monde comme les autres. Pour la première fois depuis mars 2011 et la victoire de Miguel Cotto sur Ricardo Mayorga, deux boxeurs gérés par les deux célèbres promoteurs vont se retrouver face à face dans le même ring.

Une vie de boxe passée à se croiser et s'écharper

D’un côté, Amir Imam (21-1 ; 18 KO), vingt-sept ans, numéro 1 du classement WBC de sa catégorie qui reste sur deux victoires par KO et une par abandon, membre de l’écurie Don King. De l’autre, Jose Carlos Ramirez (21-0 ; 16 KO), vingt-cinq ans, troisième du ranking WBC, sur une série de quatre succès par KO/TKO et poulain de Bob Arum via Top Rank. Et un long passé qui revient à la surface entre ceux qui sont sans doute les deux plus célèbres promoteurs de la planète noble art. Deux rivaux qui ont su manier les mots, et parfois presque les poings, pour entretenir leur rivalité et mieux « vendre » leurs combattants. Sans oublier de se retrouver et d’enterrer la hache de guerre, fut-ce pour un temps seulement, quand nécessaire sur l’autel du roi dollar. Arum et King, c’est une vie de boxe passée à se croiser, s’écharper, se recroiser, se re-écharper. Le premier a débuté sa carrière en 1966 avec Muhammad Ali, le second en 1972.

Leur première « aventure » commune restera dans l’histoire : le « Thrilla In Manilla », troisième combat entre Ali et Joe Frazier, aux Philippines en octobre 1975. « On avait très bien travaillé ensemble », racontera Arum au journaliste Michael Woods dans le cadre d’un passionnant article sur leur rivalité pour le site The Sweet Science. Connecté à un ponte local, Arum servira d’entremetteur pour un King en première ligne du combat. « King a longtemps travaillé pour sortir de l’emprise de Bob et voilà ce dernier au milieu de l’argent et de l’opération de Don, à la façon d’une chouette patiente qui observe une souris des champs devenue trop grosse », écrit alors Mark Kram dans Sports Illustrated. L’animosité n’est pas encore trop au rendez-vous-même si King réussit à convaincre Mobutu, le dictateur zaïrois, d’interdire l’entrée de son pays à Arum avant le mythique Rumble in the Jungle (Ali-George Foreman) de 1974. Elle franchit un cap en septembre 1978, quand Ali prend sa revanche sur Leon Spinks dans le Superdome de la Nouvelle-Orléans. King monte alors sur le ring pour enlacer le « Great One ». Sauf que… « A cause de ça, les gens continuent de croire que Don était promoteur de ce combat alors que ce n’était pas le cas », répétera un Arum irrité pendant des années.

« L’apôtre de l’Apartheid »

La confiance a laissé place à la méfiance. Et bientôt au respect envolé. En 1979, motivé par une perspective financière intéressante alors que sa société, Top Rank, connaît des difficultés, Arum organise en Afrique du Sud, qui connaît alors l’Apartheid, un combat de lourds entre le local Gerrie Coetzee, blanc, et l’Américain John Tate, noir. Une idée qui lui vaut le surnom de « l’apôtre de l’Apartheid » par King. Mais l’appel du bon coup les réunit de nouveau, confirmant la trajectoire sinusoïdale de leur relation en fonction du business à faire. Ils mettent de côté leur rivalité pour monter le choc Sugar Ray Leonard-Roberto Duran en juin 1980 à Montréal. Pour contrebalancer l’influence de King, promoteur de Duran, le conseiller de Leonard – Mike Trainer – met Arum dans la boucle. Jackpot pour tout le monde. Mais Don, malin, utilisera sa position de force (Durant avait remporté le premier combat) pour écarter Bob de la revanche au mois de novembre suivant.

Hormis une guéguerre sur le contrat de Duran, qui avait eu la bonne idée de signer… pour les deux en 1982, le début des années 80 voit leurs chemins se séparer. Les retrouvailles autour d’un ring seront physiques. En avril 1987, à Las Vegas, King tente de refaire le coup de Ali-Spinks en montant sur le ring à l’issue du légendaire choc entre Marvin Hagler et Leonard. Mais Arum veille, l’agrippe au costume et arrache sa poche pour l’empêcher de voler la vedette. Il faudra l’intervention de la sécurité pour séparer les deux protagonistes, chauds bouillants. « Il n’avait rien à faire dans ce combat, s’énerve alors Arum. Rien à faire dans ce ring ! » L’arrivée dans les 90’s va adoucir les choses avec de nouveaux terrains de jeu communs. En juin 1990, ils s’associent pour une carte avec Mike Tyson-Henry Tillman (Tyson est chez King) et George Foreman-Adilson Rodriguez (Foreman est chez Arum). « C’est un des meilleurs dans son job et c’est bon de l’avoir comme allié », souligne alors King à propos de son rival-partenaire. Avec qui il va encore s’associer pour combattre les velléités financières sur le marché du noble art du magnat de l’hôtellerie Steve Wynn.

« Il n’arrêtait pas de lui dire : ‘‘Mais pourquoi êtes-vous avec ce juif ?’’ »

Dans les plans pour septembre 1990, une autre carte réunissant Tyson et Foreman tombera à l’eau suite au refus du second d’affronter Francesco Damiani. A l’image d’une marée qui s’en va et qui revient, les piques oratoires réapparaissent de temps à autre. Alors que King se retrouve au cœur de soucis judiciaires, accusé de fraude, Arum profite d’un micro tendu pour le définir comme « le cancer de notre sport ». Violent mais symbolique des oppositions entre les deux, chacun ayant déjà tenté de mettre l’autre devant la justice pour des histoires de contrat. Avec ce Arum qu’il surnommait également « Plantation Bob », King se lâche. Jusqu’à la carte raciale. En 1983, un soir où Hagler combat dans le Massachusetts, Arum voit King parler à la mère de Marvin dans un couloir de la salle. Il racontera la scène à Chris Mannix de Sports Illustrated : « Il n’arrêtait pas de lui dire : ‘‘Mais pourquoi êtes-vous avec ce juif ?’’. Il n’y avait pas de limite ou presque à ce que pouvait dire Don. Mais c’était pareil de mon côté. »

Au fil des années, les tentatives et/ou réussites de voler un poulain de l’écurie adverse se sont multipliés. Julio Cesar Chavez, Marvin Hagler, Michael Carbajal, Christy Martin, Terry Norris et on en passe, les noms des pugilistes ayant servi de chair à canon dans leur rivalité sont nombreux. Mais l’argent, toujours, encore, sera le moteur qui les fera retravailler ensemble. A l’été 1995, ils tentent sans succès de monter une affiche Tyson-Foreman. Puis ils travaillent véritablement ensemble pour la troisième fois pour le choc Oscar De La Hoya-Julio Cesar Chavez, même si King finira par s’éloigner du second pour un conflit contractuel. L’occasion de nouveaux tacles. « C’est un super vendeur mais il n’a aucun scrupule, la seule chose qui compte chez lui est l’argent, les gens ont toujours dit qu’il préférait voler 50 cents que de gagner un dollar », balance Arum. « Je me soucie des boxeurs en tant qu’êtres humains, pas seulement comme des marchandises », répond King dans le Los Angeles Times. Avant de jouer la carte de l’honnêteté : « Quand nous travaillons ensemble, on peut être une équipe invincible, si le larcin et la jalousie n’entrent pas en jeu. Il a été le Professeur Moriarty de mon Sherlock Holmes mais regardez comme on s’en sort mieux quand on travaille ensemble. Nous avons plus de soixante ans, c’est idiot de continuer à se taper sur la tête. Pensez à toute l’énergie qu’on a gâchée. Nous sommes comme des siamois. Si on continue comme ça, l’un va mourir puis l’autre suivra. »

Une négociation... sans se parler

Une partition de « je t’aime, moi non plus » récitée avec talent. Il faudra l’entremise d’un tiers, pourtant, pour permettre au combat entre Oscar De La Hoya (Arum) et Felix Trinidad (King) d’avoir lieu en septembre 1999. Mark Taffet, vice-président du diffuseur HBO, prend avion pour Las Vegas pour retrouver les deux promoteurs dans un hôtel et travailler à un deal. Mais il y a un hic. « Ils ne voulaient ni se parler ni se regarder, se souvenait Taffet dans Sports Illustrated. Ils me regardaient et me disait : ‘‘Dis ceci à Bob’’ ou ‘‘Dis ça à Don’’. Cela a duré une bonne demi-heure. Mais quand ils ont enfin brisé la glace, c’était fabuleux. Ils avaient tous les deux un flot d’idées ininterrompu. » Le contrat passé, Arum avoue ne pas être ravi de devoir travailler avec King : « Il n’y a pas de querelle entre nous. Je préfère juste ne pas être associé avec lui. »

Sa frustration sortira après le combat, remporté par Trinidad sur une décision contestée, dans une conférence de presse sous tension. Arrêté par un membre de l’équipe de communication de Top Rank alors qu’il avance, l’œil noir, vers un King qui ne cache pas sa joie, Arum parvient tout de même à débrancher le micro de son rival pour l’empêcher de livrer son discours radieux et chambreur aux médias. Entre quelques guéguerres pour la mainmise sur des combattants, il faudra attendre mars 2006 pour les retrouver en duo, travaillant sur le combat entre Floyd Mayweather (alors avec Arum) et Zab Judah. Une soirée surnommée « Ennemis Jurés » – clin d’œil à Arum et King ? – terminée dans la confusion et une mêlée générale après l ’intervention sur le ring de Roger Mayweather, l’oncle de et ancien champion du monde, pour défendre Floyd face au coups bas de son adversaire. Mais avec Bob et Don qui restent calmes et respectueux, comme si le temps commençait à faire son œuvre. « Les autres sont des prétendants, pas des promoteurs », résumait alors King dans un tacle à Golden Boy Promotions leur « ennemi » commun.

« Sans Bob Arum, je n’aurais jamais su à quel point je pouvais être bon... »

Viendra ensuite mars 2011 et Cotto-Mayorga, leur dernière en date avant Ramirez-Imam. Les deux avaient alors fait une tournée des médias presque bras dessus bras dessous. King répétait combien il aimait travailler avec Arum, ce dernier s’étonnait qu’ils ne fassent pas ça plus souvent. Lors d’un arrêt promotionnel au BB Kings de New York, King avait souligné l’intelligence « plus pratique et plus logique » de son collègue de profession. Qui n’avait pas hésité à décrire Don comme « le meilleur vendeur de l’histoire de la boxe ». Les deux entonnaient en chœur le même couplet : l’un avait permis à l’autre de devenir meilleur, et inversement. « Sans Bob, je n’aurais jamais su à quel point je pouvais être bon », finissait par lâcher King dans un hommage. Les deux moquaient les autres promoteurs, « des pleureuses » dixit Arum, pas mieux pour l’autre. On en venait presque à se demander si l’idée d’une entité commune ne leur trottait pas derrière la tête.

« Si vous l’attaquez, vous pouvez être le pape ou le président, il va vous insulter »

Un fantasme peut-être pas si chimérique tant le billet vert a toujours été capable de leur faire oublier le passé pour les réunir. « Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent de Bob Arum, mais quand il vous sert la main, vous n’avez aucun souci à vous faire, résumait King pour Sports Illustrated en 2012. Je respecte cet homme. Je l’aime. Il a du tempérament. Vous pouvez l’allumer, il ne reculera pas. Si vous l’attaquez, vous pouvez être le pape ou le président, il va vous insulter. Il dit toujours ce qu’il pense et j’admire cela. » Les éternels des coulisses du noble art affichent désormais tous les deux quatre-vingt-six printemps. On avancerait bien que Ramirez-Imam est leur dernière danse. Mais comment dire jamais avec ces promoteurs qui mourront au bord du ring tant les cordes sont la passion qui les tient ? Touché par des problèmes personnels, incapable de mettre la main sur des boxeurs de grand talent, King – qui ne compte champion du monde dans son équipe actuellement et espère voir Imam changer la donne – n’est plus que l’ombre du « boss » pugilistique qu’il était dans le passé.

Un King « traître à sa race » selon Arum

Tout l’inverse de Bob Arum, dont l’écurie Top Rank prospère derrière son deal de diffusion avec ESPN et les performances de boxeurs parmi les meilleurs de la planète comme Vasyl Lomachenko et Terence Crawford, respectivement premier et deuxième du classement pound-for-pound (toutes catégories confondues) de SFR Sport. Des trajectoires qui semblent s’opposer. Mais comptez sur eux pour composer le numéro de l’autre s’il y a un coup à faire et un chèque à prendre. L’animosité ? Elle existe toujours. En 2016, Arum s’était fait un plaisir d’évoquer un King « traître à sa race » pour son soutien au candidat républicain à la présidence américaine Donald Trump. Mais si King a un jour avoué qu’il avait cherché tous les moyens de prendre sa revanche sur Arum car il ne pouvait pas le frapper, il a aussi lâché cette phrase pleine de sens en 2011 : « Il n’y a jamais eu de haine entre nous, nous sommes juste des promoteurs ». On n’est pas obligé de le croire pour la première partie de la phrase. Pour la seconde, aucun doute que King et Arum ont maîtrisé leur métier comme personne. Jusqu’à comprendre tout ce que pouvait leur apporter leur rivalité exacerbée quand elle était mise au service de grands combats.