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RETRO 2016 - Ledecky, la femme qui monte à cheval dans les bassins

 Katie Ledecky, la Phelps au féminin

Fin d’année oblige, l’heure est aux rétrospectives. SFR Sport vous propose de revivre les grands moments de sport vécus depuis la création de son site internet au printemps dernier à travers plusieurs articles publiés au fil des derniers mois. Le huitième épisode revient sur les Jeux Olympiques de Rio et les quatre médailles d’or de Katie Ledecky qui a, comme prévu, écrasé Rio de son talent hors norme. Mais qu’est-ce qui la rend si supérieure aux autres ? Plongée technique en eaux profondes aux sources d’un règne sans partage basé sur une technique "équestre" d'habitude pré carré de l'autre sexe.

De base, rien de dingue niveau physique

Des pieds palmés ? Une envergure géante à la Michael Phelps ? Devant la domination de Kathleen Ledecky, on se demande d’abord quelles capacités et caractéristiques physiques hors norme permettent à l’Américaine d’écraser ainsi la concurrence. La réponse déçoit. L’Américaine n’affiche pas un profil athlétique rare pour une nageuse de très haut niveau. Dans son entourage, le sujet fait parfois office de running gag.

Bruce Gemmell, son coach depuis l’automne 2012, se souvient de sa surprise lors de ses premières séances avec la pépite : la nageuse US n’arrivait pas à faire trois tractions sans assistance ou à courir le mile (1,6 km et des brouettes) en neuf minutes. L’une des premières phrases de conclusion du bilan de sa série de tests physiques au centre d’entraînement olympique américain de Colorado Springs résume l’idée en évoquant un physique « remarquablement non remarquable ».

A 1,81 mètre pour 68 kilos, son CV corporel ne présente rien d’impressionnant non plus comparé à ceux de certaines de ses collègues de bain. Côté puissance dégagée, par contre... Alors, c’est quoi le secret ? « Elle doit avoir des capacités pulmonaires énormes, tente Jack Roach, consultant pour USA Swimming, dans le Washington Post. Mais on ne la mesure pas. »

Pour Gemmell, qui s’amuse parfois à chambrer Katie sur son physique « presque pauvre », la reine du crawl se sépare de la concurrence sur un autre plan. « Dans le cerveau et dans le cœur, lance son entraîneur dans le quotidien de la capitale US. Son appétit pour la compétition, sa volonté de ne jamais perdre et de relever tous les challenges en permanence. Elle possède le sang-froid et les nerfs d’un assassin. Elle ressemble à Phelps sur toutes ces caractéristiques. » Et sur une autre, essentielle.

Une technique de cheval pour une nage de mec

En anglais, la technique se nomme « gallop » (galop). En français, on préfère la désigner d’un « trot ». Une certitude : Katie Ledecky nage comme un cheval. Et ça la rapproche des hommes. L’immense majorité des nageuses, surtout dans les longues distances, utilisent un crawl classique à battements de bras symétriques. Pas la fierté de Bethesda (Maryland) et son asymétrie façon syncope musicale : bras gauche lancé court puis bras droit long, avec une respiration toujours à droite.

L’approche « équestre » lui permet de « projeter » son corps avec plus de puissance et de remettre de la vitesse à chaque cycle. « Elle saute légèrement sur l’eau pour pouvoir profiter au maximum de la force de ses bras, analyse dans L’Equipe Frédéric Vergnoux, entraîneur de l’Espagnole Mireia Belmonte, en or sur 200m papillon à Rio. A chaque respiration, elle décolle à peine son buste de l’eau pour que chaque mouvement de bras se fasse en accélération constante. Cela lui permet d’avoir un mouvement avec une très grande amplitude. Elle profite au maximum de son envergure. »

Une méthode d’habitude utilisée par l’autre sexe. « Elle nage comme un homme, et je dis ça de façon positive », lance son compatriote Connor Jaeger, médaillé d’argent du 1500 m aux Mondiaux de Kazan en 2015. Vu l’efficacité de la chose pour Katie, on finit par se demander pourquoi plus de femmes n’y viennent pas. La réponse refait surgir la notion de puissance dégagée via le couple battements-hanche. « C’est une nage qui fonctionne sur la force et la puissance des hanches, explique l’intéressée au Post. Les miennes en produisent beaucoup, avec un excellent rythme de rotation, et cette technique permet d’en maximiser le gain. » On met enfin le doigt sur un atout physique qui la sépare de la meute.

La légende veut qu’elle ait adopté cette technique par... accident. Au printemps 2011, quinze mois avant son sacre olympique inattendu sur 800 à Londres, Yuri Suguiyama, son coach de ses 10 à ses 15 ans, la lance dans un exercice d'entraînement consistant à réduire sa fréquence de cycle de bras sur une longueur. Ledecky se retrouve forcée à se « jeter vers l’avant » pour atteindre le mur. « Yuri m’a dit : ‘‘Cette technique n'était pas mal, voyons voir si tu peux la tenir plus longtemps’’ », se souvient Katie. Elle a pu. Merci le hasard ? Pas vraiment. Autant imiter le plus grand.

« Elle nageait comme une nageuse classique de longue distance, avec une respiration des deux côtés, raconte Suguiyama. Son battement de jambes n’était pas très efficace. Je n’aimais pas sa façon de nager. J’ai regardé une vidéo d’une course de Michael Phelps de 2007 et ses jambes bougeaient du début à la fin. Il avait une belle technique de ‘‘gallop’’ et je me suis dit que Katie pouvait nager comme cela. Cela avantageait son style de nage agressif et furieux. » Gemmell, son successeur après les Jeux de 2012 (Suguiyama est parti entraîner une équipe universitaire), a continué de modeler sa protégée sur le « gallop » de Phelps. On a connu pire source d'inspiration.

La tête, les bras et les jambes

La puissance des hanches en cache une autre. Celle des jambes, primordiale pour faire du cheval aussi efficacement que Ledecky. Elle n’en manque pas, capable de « mettre » les cannes dès que l'envie lui en prend. Lors d’un défi récent, Conor Dwyer, double champion olympique 2012-2016 du 4x200m et en bronze en individuel sur 200m NL à Rio, n’a pris le dessus sur elle que de cinq centimètres à un test de détente verticale à la force de ces jambes qui la propulsent dans les bassins.

« Ses qualités physiques hors norme lui permettent d’utiliser son battement de jambes durant toute la course, du 200 m au 1500 m », décrit Vergnoux dans le quotidien sportif. Pour les bras, on se tourne vers Tiago Barbosa, chercheur à l’université Nanyang Technological de Singapour, et Mario J. Costa, professeur de sciences sportives à l’institut polytechnique de Guarda au Portugal, qui ont étudié ensemble les données du phénomène.

Leur conclusion ? Le rythme de son cycle de bras et la distance qu’elle parcourt à chaque cycle la font sortir du lot. Barbosa associe les données énergétiques de l’Américaine à celle des sprinteurs. Mais elle les utilise pour le fond et demi-fond et ça change tout sur ces épreuves. « Je dirais que je suis une nageuse longue distance avec une mentalité de sprinteuse », explique Katie. Son entraîneur encourage ses nageurs longue distance à se voir comme « des sprinteurs qui sprintent plus longtemps ».

Ultra-dominatrice sur le 1500, distance où elle prend régulièrement un aller-retour à ses adversaires et dont elle a battu le record du monde « sans le vouloir » en série des Mondiaux 2015 avant de lui remettre plus de deux secondes en finale (15’25’’48), Ledecky se met depuis quelques temps au pur sprint avec le 100m nage libre, distance reine. Cela commence à s’emballer avec le 17e temps mondial avant les Jeux en 53’’75 et un 52’’79 lancé en dernière relayeuse du 4x100m américain en argent à Rio. Brillante du 1500, absent des Jeux (dommage pour elle), au 100 et sur toutes les étapes entre. A l’ère de la spécialisation poussée, c’est fou.

« C’est inédit dans notre sport, annonce son compatriote Rowdy Gaines, triple médaillé d’or olympique à Los Angeles en 1984 (dont une sur le 100m NL individuel) et aujourd’hui consultant pour NBC. Personne n’a jamais nagé un spectre aussi large à excellent niveau. Janet Evans était très lente sur 100m. » Improbable car antinomique ou presque. « L’entraînement nécessaire pour le 1500 vous handicape pour les distances courtes, précise Jaeger. Et inversement. Ce n’est pas qu’on néglige un des deux aspects, c’est juste qu’ils s’opposent l’un à l’autre. » La prochaine destination du voyage en Ledecky paraît évidente : l’entraînement.

Katie Ledecky
Katie Ledecky "vole" vers un nouveau sacre à Rio AFP

Le « rythme de course », clé de l’entraînement

Ledecky enchaîne les bornes à compter les carreaux du fond de la piscine, entre 55 et 70 par semaine comme tout bon nageur longue distance qui se respecte, mais privilégie la qualité à la quantité dans son programme personnalisé articulé autour d’un chiffre clé : 1’’36. Si cette seconde trente-six ne représente pas rien pour le commun des mortels, elle est l’alpha et l’oméga de l’entraînement de Ledecky.

Un timing idéal de cycle de bras sur lequel Bruce Gemmell, qui partage volontiers ses plans de préparation avec les journalistes, demande à sa protégée de se caler à chaque séance. Alors que son cycle peut passer des environs de 1’’4 à ceux de 1’’2 en compétition selon la distance (le 1500m pour le premier, le 200 pour le second), ce 1’’36 est la « zone idéale » de son travail de tous les jours. Un « rythme de course » qui la pousse parfois trop loin mais la prépare au quotidien à ce qu’elle doit réaliser pour dominer la planète nat’.

« A l’entraînement, elle se plante plus que n’importe qui dans son groupe, raconte son coach. Elle démarre les séances en disant : ‘‘C’est le rythme avec lequel je dois courir donc je m’y mets tout de suite’’. Elle se pousse le plus possible comme ça et son réservoir d’énergie finit par se vider. Mais elle recommence le jour d’après. Et à force, elle arrive à tenir de plus en plus. »

Derrière la bête de travail, un raisonnement qui touche à l’approche psychologique du sport. La plupart des nageurs longue distance craignent l’idée de manquer d’énergie sur la fin de course. Katie, c’est plutôt l’inverse. « J’ai toujours peur d’atteindre l’arrivée avec encore de l’énergie dans le réservoir et de le regretter, prône la native de Washington. Mais il faut aussi se gérer pour ne pas se flinguer au départ. L’important est de trouver le bon équilibre. Et avoir assez de confiance en son travail à l’entraînement pour se dire qu’on peut tenir ce rythme sur tout le 800 ou le 1500. »

En compétition, la méthode porte ses fruits. « Les autres nageuses ne maîtrisent pas toujours bien leur rythme de course ou n’ont pas la confiance de s’y caler dès le départ, estime Gemmell. Au bout de 100 mètres, elle a donc parfois déjà gagné. Si elle peut faire ça, c’est parce qu’elle s’entraîne. Encore, encore et encore. » Adepte des statistiques et analyses vidéo, Ledecky ne se repose pas sur ses lauriers. Un trait de caractère commun aux plus grands. « Elle est déjà la meilleure au monde mais elle cherche encore à s’améliorer tout le temps », confirme Russell Mark, consultant pour la haute performance pour USA Swimming.

Avec les données fournies par ce dernier, Katie a pu améliorer ses virages, faiblesse de début de sa carrière. Un travail aux conséquences palpables. Entre son premier record du monde du 800 et l'avant-dernier (8’06’’68, qu'elle a pulvérisé à Rio avec un 8'04''79), elle a pu réduire son nombre de cycles de bras de 330 à 319. « En bonne Américaine, ses virages et ses coulées constituent une arme supplémentaire, constate Frédéric Vergnoux. Elle l’utilise en particulier sur le dernier virage de chaque épreuve. C’est là qu’elle marque la différence avec ses concurrentes. » « On n’a pas encore vu le meilleur d’elle », conclut Russell Mark. Déprime garantie pour ses rivales.

Vous reprendrez bien une petite accélération de fin de course ?

Plus accrochée des trois épreuves individuelles de Ledecky à Rio, le 200m nage libre a un temps semblé pouvoir basculer du côté de la Suédoise Sarah Sjöström. La championne olympique du 100m papillon accrochait encore Katie au dernier 50. L’accélération finale de l’Américaine l’a déposée sans pouvoir réagir. Le symbole d’une ogresse des fins de course  capable de s'offrir un « negative split », soit une seconde moitié de course plus rapide que la première.

Lors de son avant-dernier record du monde du 800m, course bouclée avec 17’’81 sur sa dauphine en janvier dernier à Austin, son dernier 100 était le plus rapide de la course (59’’31) après le premier, où elle bénéficiait de l’avantage du départ. Constant entre 1’’38 et 1’41’’ de la deuxième à la treizième longueur de bassin, son « rythme de course » descendra à 1’’36, 1’’35 puis 1’’29 dans les trois dernières. Un schéma reproduit de nombreuses fois pour celle qui sait également prendre des départs rapides, à l'image de ses six meilleurs temps de réaction sur ses neuf courses individuelles aux Mondiaux 2015.

« Changer de vitesse comme ça est très difficile pour une femme, s’incline Rebecca Adlington, double médaillée d’or sur 400 et 800 à Pékin et battue par Ledecky sur 800 il y a quatre ans à Londres. Katie possède ce pouvoir que je n’ai jamais eu. Elle a changé la donne. » Pour entretenir et développer ce talent, Bruce Gemmell entoure presque exclusivement le phénomène d’hommes parmi les meilleurs des Etats-Unis sur longue distance à l’entraînement.

Une façon de la pousser – il lui arrive de les battre selon le degré de préparation de chacun – et de développer son côté tueuse de fin de course toujours au combat pour tenter d’arracher la gagne. En compétition, qu’elle soit dix longueurs devant tout le monde ou à la bagarre, la conclusion reste la même. A bloc.

« Qu’elle perde ou pas, je peux vous garantir qu’elle gagnera la course des derniers 15 mètres, avance son coach, toujours dans le Washington Post. A l’entraînement, quand on fait des 50m, les autres nagent toute la course au même rythme. Katie essaye toujours d’exploser vers le mur. Elle répète ça 40 fois avec la même intensité que si elle était à la touche à la fin d’un 200m qualificatif pour les Jeux ou les Mondiaux. Faire ça encore et encore, 48 semaines par an, six à dix fois par semaine et 20 à 40 fois par séance permet de rendre facile le fait de le réaliser dans les 15 derniers mètres d’une course olympique. »

Suspicion, quand tu nous tiens…

Quand on domine comme Katie Ledecky, on fait forcément lever des sourcils. Dans un sport moderne parfois gangrené jusqu’à la moelle, le mot dopage ne traîne jamais loin des règnes sans partage. Aux Mondiaux de Kazan, en 2015, où elle avait raflé quatre couronnes planétaires individuelles (un record), un journaliste allemand avait interrogé la naïade sur des « questions » autour de ses exploits. « J’ai travaillé dur pour ça », avait répondu, pour une fois un peu sèche, l’Américaine au sourire permanent.

Depuis Lance Armstrong, l’idée de l’arnaque flotte toujours un peu dans l’air quand le talent d’un sportif regarde celui des autres de très haut. Même quand on la complimente, certains mots restent maniés avec soin. « C’est un exemple pour pas mal de personnes, témoigne pour RMC Sport la nageuse française Béryl Gastaldello, finaliste du 4x100m NL mais éliminée dès les séries des 100m NL et papillon en individuel, qui nage toute l'année dans une université américaine (Texas A&M). Elle reste humble. C’est une fille qui travaille dur et qui a un gros talent. Elle a deux bras, deux jambes, comme tout le monde. Après elle a peut-être un peu plus de testostérone. Je ne parle pas de dopage, je parle capacité naturelle. »

Ces derniers jours, à chacune de ses performances, les réseaux sociaux bruissent de critiques acerbes. On reproche aux journalistes la malhonnêteté intellectuelle de fustiger les sportifs russes tout en s’extasiant devant Ledecky. La différence saute pourtant aux yeux. D’un côté, un système organisé de tricherie. De l’autre, une gamine de 19 ans chez qui tout pointe vers le côté clair. La trajectoire, d’abord. Katie n’a rien de la météorite sortie de nulle part.

Selon les études du professeur Costa, ses progrès chronométriques sur le 800 entre 11 et 16 ans – âges de ses débuts sur longue distance et de son premier record du monde – épousent une courbe normale avec des gains annuels situés aux environs de 3%, hormis un pic de 9,94% entre 12 et 13 ans, puberté oblige. « Parfaitement dans les seuils de progression attendus pour des nageurs de son âge », appuie Costa. Entre sa ferveur catholique, son humilité et son régime intensif d’entraînement, les gens qui connaissent la future étudiante de la prestigieuse Stanford n’imaginent pas une seconde Katie dans le camp des tricheurs. « Je suis prêt à mettre ma vie sur le fait qu’elle ne se dope pas. Ce n’est pas dans son vocabulaire », ose Gaines. Elle préfère le champ lexical du fabuleux.