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Oubliez Fourcade, Hirscher ou Shiffrin… La star des JO s'appelle Ledecka !

Ester Ledecka
Ester Ledecka Reuters

Double médaillée d’or en ski alpin (super-G) et snowboard (slalom géant parallèle) à Pyeongchang, Ester Ledecka a réussi un exploit inédit dans l’histoire des Jeux d’hiver avec deux sacres dans deux disciplines différentes. Une mise en lumière fabuleuse pour l’exubérante jeune Tchèque, championne polyvalente et unique. Portrait de la star des JO en Corée.

Côté équipe de France, le débat n’existe pas. Il y a Martin Fourcade et les autres. Avec trois médailles d’or, dont deux sur des épreuves individuelles, le biathlète pyrénéen aura été le grand bonhomme tricolore des JO de Pyeongchang, qui prennent fin ce week-end. Sans doute le grand bonhomme tout court, même, après la sortie de Marcel Hirscher dans la première manche du slalom. Côté international, on attendait l’Autrichien Hirscher, donc, qui n’a pas déçu en combiné et en géant mais s’est loupé entre les piquets, mais aussi la skieuse US Mikaela Shiffrin, qui a échoué dans sa moisson d’or en combiné (argent) et surtout en slalom (quatrième dans l’épreuve dont elle domine le circuit) après son titre en géant. Alors, à qui le trône de star des Jeux ? 

Oubliez ces trois noms. La reine vient de République tchèque et se nomme Ester Ledecka. Championne du monde en titre (2017) après une première couronne planétaire en slalom parallèle deux ans auparavant, en tête de la Coupe du monde de la spécialité (et du général), la Tchèque a logiquement triomphé ce samedi dans l’épreuve du slalom géant parallèle en snowboard. Le sacre attendu d’une rideuse de 22 ans qui domine sa discipline comme une Shiffrin peut le faire en slalom. Mais qui revêt un caractère historique. Car il y a une semaine, c’est sur le super-G qu’elle remportait un premier or en Corée du Sud. En ski alpin, là où elle n’avait jamais fait mieux qu’une septième place (en descente) en Coupe du monde. De quoi en faire la première femme de l’histoire à remporter deux titres dans deux disciplines différentes lors d’une même édition des Jeux d’hiver. « Tout le monde l’attendait et elle a fait ce qu’elle devait faire, pointe Luc Faye, responsable de l’équipe de France de snowboard. C’est un phénomène. Ça fait du bien au snowboard, ça fait du bien au ski, ça fait du bien à tout le monde d’avoir une athlète comme ça. »

Pour mesurer la portée de l’exploit, il suffit de se souvenir de son attitude après le super-G, où la légende (nuancée depuis) veut que celle qui ne se sert que de skis déjà utilisés par d’autres ait emprunté sa paire victorieuse à une certaine Shiffrin. Cette incompréhension devant le vert allumé à côté de son nom au bas de la piste alors que les organisateurs, sur les réseaux sociaux, comme NBC, le puissant diffuseur US, avaient déjà attribué à la victoire – et la défense de son titre remportée à Sotchi, donc – à l’Autrichienne Anna Veith. « Je me disais : ‘‘OK, ils vont changer le temps, ils vont ajouter des secondes’’, expliquait-elle alors. Je fixais l’écran et il ne se passait rien. Tout le monde criait donc j’ai commencé à me dire : ‘‘OK, là, c’est bizarre’’. » C’est championne olympique, surtout. Un titre improbable fêté d’un tweet plein d’humour qui a fait un carton auprès d’autres stars du grand cirque blanc : « Autriche : Nous sommes les meilleures en super-G ! Suisse : Non, nous sommes les meilleures ! Etats-Unis : Taisez-vous, ce sont nous les meilleures ! Italie : Mamma mia ! Ledecka : Tenez-moi ma bière… et mon snowboard. »

Quelques phrases qui soulignent l’autre facette de star de la gamine. Au-delà de ses résultats historiques, l’insouciance de l’exubérante Ledecka fait souffler un vent de fraîcheur sur les sports d’hiver. En conférence de presse, après le super-G comme après le snowboard, elle se présente… masque de ski sur la tête car elle n’a « pas de maquillage ». Et lâche à l’auditoire quelques bons mots pour remplir les gazettes. Même quand elle doit raconter son double projet, avec ces journalistes qui lui demandent encore et toujours si elle est décidée à choisir, cette petite-fille d’un double médaillé olympique (Jan Klapac, 1964 et 68) en hockey et fille d’un célèbre compositeur tchèque (Janek Ledecky, dont la version de Hamlet fut un succès en… Corée du Sud) régale. « Depuis le début, les gens me disent : ‘‘Tu ne peux pas faire les deux, tu dois te spécialiser ou tu n’atteindras jamais le plus haut niveau’’, racontait-elle en novembre dans un beau portrait du New York Times. Depuis que j’ai 14 ans, mes entraîneurs me disent : ‘‘Tu dois faire un choix et bla-bla-bla’’. Et je leur réponds : ‘‘Je ferai les deux, et si ça t’ennuie, je trouverai un autre coach car ce sera comme ça et pas autrement’’. »

Ester Ledecka en snowboard
Ester Ledecka en snowboard Reuters

Forte tête sûre de ses choix. Qui ont payé comme elle ne l’avait sans doute pas imaginé elle-même à Pyeongchang. Ecrire l’histoire n’était pourtant pas gagné. Il fallait d’abord s’organiser. Toute l’année, planche et spatules se côtoient. « C’est compliqué, confirmait-elle au NYT. Au début de saison, on a toujours un plan A. Au milieu de la saison, on est déjà au plan Z. Et ensuite on recommence plusieurs fois l’alphabet. » Des entraînements répartis en fonction des compétitions, avec des blocs allant jusqu’à trois semaines, et sans privilégier une discipline sur l’autre. Un entraîneur pour chaque sport et un encadrement, technicien matériel et physiothérapeute, qui la suit partout. Et roulez jeunesse… « Pour moi, c’est normal car je ne sais pas faire uniquement l’un des deux, confiait-elle après l’or du super-G. C’est comme quand un père et une mère se confient leurs enfants : mon entraîneur de ski et celui de snowboard se refilent la garde en permanence. » Tous ses « parents » peuvent aujourd’hui être fiers. L’intéressée, financée par ses sports et la Fédération tchèque des sports d’hiver, ne compte toujours pas choisir : « Tout ce qui m’intéresse, c’est de continuer à m’amuser et à rencontrer le succès ». Et de conclure d’une formule qui claque entre deux remerciements aux membre de son staff pour « la forme » dans laquelle elle est arrivée en Corée du Sud : « Il n’y a pas de limites pour moi ».

Polyvalence dorée. Qui lui sert dans un mouvement façon vases communicants. L’Américain Justin Reiter, son coach en snowboard, explique combien Ledecka lit mieux la piste en s’appuyant sur la complexité des descentes en ski. Et combien le snowboard lui offre « une manière plus créative de comprendre la montagne et les prises de carre ». « Sans manquer de respect aux skieurs, leur discipline est assez facile sur la prise de carre, poursuit-il. Vous avez deux skis, deux bâtons et différentes façons de vous en sortir et de disperser la force que vous créez. En snowboard, vous êtes à la limite tout le temps et si vous la franchissez, vous chutez. »  Tomas Bank, son coach en ski, aidé cette saison par son frère Ondrej (longtemps meilleur skieur tchèque), souligne pour le New York Times que les grandes vitesses de la descente ou du super-G font passer les courses en snowboard pour « du ralenti » : « C’est comme de conduite sur une autoroute en Allemagne et de passer ensuite sur une route normale ». Mais gare aux excès de volant… « Elle reste fraîche mentalement car elle change de sport mais elle est souvent très fatiguée et cela peut la pousser à faire des erreurs dangereuses sur les skis », pointait Bank au NYT.

Aux JO, la multiplication des travaux n’a pas empêché sa moisson d’or. Qui devrait faire d’elle une star même si ses disciplines ne sont pas les plus exposées. « Si elle jouait au golf et au tennis au niveau auquel elle pratique le ski et le snowboard, elle serait une personnalité aux Etats-Unis et ferait les gros titres tous les soirs, lâchait Reiter au NYT. Le fait que ce soit des sports d’hiver apporte une touche différente mais cela n’enlève pas l’essentiel : je suis persuadé qu’elle est l’une des plus grandes athlètes vivantes. » Peut-être bientôt le prénom le plus connu de sa famille, aussi, ce qui n’était pas gagné d’avance. « Les choses changent peu à peu, estimait Bank pour le NYT. Il y a deux ans, tout le monde disait qu’Ester était la fille de Janek. Mais on entend de plus en plus de gens dire que Janek est le père d’Ester. » Les deux ors de Pyeongchang vont accélérer le mouvement. Avant de dépasser papa dans le cœur populaire tchèque, elle pensera surtout à le remercier.

Car sans ses parents, ce double triomphe aux Jeux n’aurait jamais vu le jour. « S’ils n’avaient pas eu l’argent pour me soutenir dans les deux sports, j’aurais dû en choisir un mais je n’en ai pas eu besoin, témoignait-elle pour le quotidien américain. J’ai pu aller dans ces deux voies et tenter de faire marcher tout cela et de faire de mes rêves une réalité. » Des parents dont l’achat d’un chalet de vacances dans la station de Spindleruv Mlyn, dans les montagnes du Krkonose, ont tracé la voie de sa future carrière. Celle qui a un peu joué au hockey dans sa jeunesse y a commencé le ski à deux ans puis le snowboard à cinq pour suivre son grand frère Jonas. Un parcours qui pourrait en inspirer d’autres. « Ma fille de 9 ans est une skieuse, racontait Bank en novembre dernier. Mais il y a quelques jours, elle m’a dit qu’elle voulait également se metre au snowboard. A cause d’Ester. » La marque des plus grands. Avec lesquels ses coaches n’hésitent déjà pas à lui faire partager l’affiche. « Ce qui rend Ester différente, c’est Ester, son cœur et sa tête, estimait Reiter pour le New York Times. Le basket n’a pas rendu Michael Jordan spécial. C’est sa capacité à emmener qui il était dans le basket qui a fabriqué quelque chose de spécial. » L’adjectif parfait pour résumer le parcours de Ledecka à Pyeongchang. La star des Jeux, tout simplement.