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"Caraï" Football Club

Panoramic

Agressés mardi à l’entraînement, les joueurs et membres du staff du Sporting sont pris dans le tourbillon de violence qui s’abat sur le foot portugais. Depuis des années, sans que personne n’aille contre… 

« Terreur », titrent les quotidiens portugais, ce mercredi matin. Par où, par quoi commencer ?... Par le début ? Encore faudrait-il pouvoir déterminer la genèse de ce chaos. Les racines sont profondes, entremêlées, enfouies, plus bas que terre. Ce mardi, une nouvelle éruption fait éructer le foot portugais. Une quarantaine d’individus cagoulés pénètrent dans le centre d’entraînement du Sporting et agressent joueurs et membres du staff. A une heure du matin et à cinq jours d’une finale de Coupe du Portugal, Jorge Jesus et ses troupes déposent plainte au commissariat…

Pendant ce temps-là, le président Bruno de Carvalho « condamne » ces agissements sur la chaîne de son club et conclut : « Demain est un autre jour. Nous devons nous habituer au fait que cela fait aussi partie du quotidien, le crime fait partie du quotidien et le crime doit être puni au bon endroit, au bon moment. » Difficile de ne pas raccrocher ces propos à l’actualité qui nous plombe. La terreur et le crime auxquels nos sociétés doivent faire face ne devraient-ils pas pousser à moins de fatalité et surtout, à plus de retenue et de raison ? Inutile de basculer dans la démagogie et d’occulter le fait, qu’au final, chacun vit (subit) sa propre réalité. Celle du football portugais ne saurait se limiter qu’au football. Ce moment de tension extrême subi à Alcochete n’est que le prolongement d’une saison pourrie par les affaires, les scandales, les accusations, les suspicions, les violences. Aucun club, aucune division, aucune corporation n’y échappe. La continuité d’une décadence quasi-culturelle.

La violence sous toutes ses formes

Car de Carvalho a raison lorsqu’il affirme : « Encore un jour triste dans le football portugais. » Au fond, qu’est-ce qui a changé depuis le drame du Very Light de 1996 ? Depuis la mort de ce spectateur atteint par un engin pyrotechnique, lors d’une finale de Coupe entre le Benfica et le Sporting ? Il y a un an, un supporter trouvait la mort en marge de ce même derby. L’affaire est en cours de jugement mais le « juizo » (jugement et raison, en portugais) semble déjà perdu. Là ou d’autres pays prennent des mesures, le Portugal reste dans la demi-mesure. Oui, des règlements, des lois ont été pondus mais sont-ils appliqués ? La violence continue de se décliner sous toutes ses formes. Verbale, physique, morale. Et, très vite, l’émotion laisse place à l’exaltation, jusqu’à ce qu’elle devienne l’usage.

La période que traverse le Sporting caractérise la complexité de ce qu’est le football portugais. Bruno de Carvalho qui s’auto-proclame « président-supporter » a publiquement critiqué son groupe, menacé de le suspendre et la communication n’existe aujourd’hui plus entre les parties. Ses prises de positions sont tranchantes et, en tant que telles, elles divisent. Précisons que BdC – qui ne peut, ne doit, incarner à lui seul une problématique complexe et structurelle - a été élu, réélu, plébiscité par les socios des Lions. Mais avant d’être une démocratie, le foot portugais est une affaire de politique. 

Le clubisme-extrémisme

Certaines « affaires » en cours le démontrent, d’autres passées l’ont prouvé. Le pouvoir d’influence, la popularité du « futebol » en font un outil d’aliénation aussi puissant qu’efficace. Le clubisme poussé au fanatisme est devenu la variante politique du football. Au Portugal, ce n’est plus le sentiment d’appartenance à un club qui prédomine et anime la passion, c’est l’obligation. Condamné à aimer. Etre bleu, rouge ou vert est souvent un héritage familial mais, au fond, chacun est libre de penser, de chérir qui il désire. Ou de ne pas le faire. Mais le simple fait de ne pas adhérer à l’une de ces trois teintes ou d’être nuancé, vire à la suspicion (oui, c’est du vécu).

Le clubisme-extrémisme a quelque-chose du racisme. Celui qui n’a pas la bonne couleur -ou qui n’en n’a pas - est exclu, dans le meilleur des cas, sinon la cible de toutes sortes d’attaques. Une forme de parano entretenue par « leaders ». L’autre devient coupable de nos propres maux, de nos fautes. La théorie du complot, la victimisation enflamment les discours des dirigeants et leurs suiveurs suivent. Encore que… Pas vraiment, pas toujours. Au final, qui influence qui ? La puissance des groupes de supporters va bien au-delà de ce que connait la France où un président est - le plus souvent - propriétaire de son club. Au Portugal, ces associations représentent une partie de l’électorat, la base du pouvoir. Une influence qu’ils ont appris à faire fructifier et dont certains semblent donc user et abuser. Les intimidations, agressions, dégradations à l’encontre des joueurs, entraîneurs, dirigeants, arbitres viennent de prendre une autre tournure. Ces gars-là se sentent légitimes et en capacité d’aller agresser des pros sur leur lieu de travail, dans leur vestiaire. Et ils le font… 

Foot et politique

Les politiciens, eux, font de la politique. Quelques heures après l’envahissement de l’Academia, et après avoir déploré ces « actes de violence, de vandalismes, criminels » le secrétaire d’Etat aux Sports, João Paulo Rebelo lance : « Le Portugal est fier de son football. Il a une responsabilité accrue, parce nous sommes champions d’Europe. » Bien avant de l’être, ne se devait-il pas déjà d’être responsable ? Rebelo martèle et en appelle à ce que, dimanche, au Jamor, il y ait « une démonstration claire que le football est une fierté nationale. »  Est-ce bien le moment de parler de « fierté » ? Chaque fois que l’épouvantail s’agite, on le recouvre d’un joli drap blanc. Jusqu’au prochain coup de vent. En attendant la tempête ?

Le Président de la République, Marcelo Rebelo de Sousa se dit « vexé » de l’image renvoyée par son pays à travers le monde et il prévient : « Il ne peut y avoir deux Portugals, l’un qui vit dans un état de droit démocratique et l’autre qui vit à la marge de celui-ci. » Et si les deux ne faisaient qu’un ? Et s’il n’était pas en marge mais bien ancré dans celui-ci ? Car les « affaires » ne concernent pas que le football au Portugal. Les scandales en tout genre ébranlent sa classe politique, ses élites et on y retrouve certains acteurs… du foot. Non, tous ne sont pas pourris mais dès qu’un courageux a les bourses pour agir, un autre semble les lui tenir…

Et un, et deux et trois, zéro

Puisqu’on en est à évoquer la dimension politique du futebol, l’un des vieux débats qui passionnent ces clubistes est de savoir (et de croire) quel était le club de Salazar. Les partisans des trois grands, Benfica, FC Porto et Sporting, se renvoient la sympathie. En réalité, celui qui a régné sur le Portugal entre 1932 et 1968 (et dont le régime n’allait tomber que le 25 avril 1974) n’aimait pas ce sport. Trop urbain, trop étranger, trop professionnel. Il a toutefois vite réalisé qu’à travers lui, il pourrait distraire les foules, faire de ses stars (comme Eusébio) des symboles de son empire colonial, faire de ses stades, ses clubs, des outils de propagande. Les trois grands se sont construits durant cette période sombre et, pour la plupart, contre le pouvoir dictatorial. Leur institution s’est ainsi forgée, renforcée, soutenue par une masse de sócios de plus en plus engagée, mais pas l’une contre l’autre. Le Benfica a aidé le FC Porto dans la construction de son stade et ce dernier en a fait de même, par exemple. Mais le parfum de liberté et de démocratie qui a suivi la Révolution des Œillets s’est fané, flétri. Il y a des habitudes qui ne changent pas. Les grands sont, depuis, devenus géants. Omniprésents, étouffants, écrasants. Le Portugal reste l’un des derniers pays d’Europe où les droits télés sont individualisés. Et qui osera s’y attaquer ?

En coulisse et sur le terrain, la Liga portugaise est un plan à trois. Mises à part les exceptions Belenenses (1946) et Boavista (2001), tous les autres championnats leur sont dus. Et un, et deux et trois, zéro ! Pendant ce temps-là, les autres mangent les miettes et tentent de survivre, sans pouvoir échapper au rouleau-compresseur. Et, au fond, qui s’en soucie ? Leur présent, leur avenir, leur histoire fait bien moins vendre que celle des puissants. Ce qui continue de faire recette, c’est la bonne vieille recette. Sous couvert de « culture », de « folklore » on minimise, on continue de faire bouillir la marmite et on fait sa tambouille. Et là, on pourrait le dire : « C’est dégueulasse. » Mais tout le monde mange.

On aurait pu commencer par la fin. Mais ces histoires qui écrivent l’Histoire du foot portugais semble ne pas en avoir...