Newcastle : Benitez peut-il restaurer sa légende ?

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De retour en Premier League après avoir remporté le Championship, Newcastle accueille le vice-champion Tottenham ce dimanche (14h30, en direct sur SFR Sport 1), lors de la première journée de championnat. Avec comme atout majeur un Rafael Benitez devenu légende à Liverpool et dont l’aura s’est écornée au Real Madrid. Le technicien espagnol, à la science tactique intacte, peut redorer son blason avec une équipe forcée de composer sans gros moyens...

On lui reprochait d’être incapable de conduire une Ferrari tout confort, à boîte de vitesse automatique, caméra de recul, GPS intégré, assistance à la conduite, aide au freinage… Bref d’être un jeune conducteur devant accoler son A sur la vitre arrière de son joujou trop bien taillé pour lui. Allez dire ça à Sebastian Vettel, par exemple. C’est pourtant un peu ce que Rafael Benitez a encaissé comme réflexions lorsqu’il a été limogé de son poste d’entraîneur du Real Madrid en janvier 2016.

Madrid, le limogeage de la honte

Sept mois. Sept petits mois et puis s’en va après avoir été intronisé en juin 2015 sur décision (voire obsession) d’un Florentino Perez qui avait décrété que Carlo Ancelotti devait s’en aller pour cause de saison blanche. Petit péché d’orgueil ? Il y a de cela. Après tout, le manager italien avait offert aux Merengues la fameuse decima, la dixième Ligue des champions de son histoire en 2014, était adoré du vestiaire et régalait le public avec un jeu plutôt flamboyant.

On ne va pas chercher Rafael Benitez pour rien. Est-ce pour le jeu ? Non. Pour les résultats et le management. De l’efficacité et des titres, voilà sans doute ce que souhaitait le président du Real Madrid pour son club, sinon éclipsé du moins presque en retrait depuis l’éclosion du Barça de Pep Guardiola et sa réussite sous Luis Enrique en fin de saison 2014-15 (un nouveau triplé championnat-Coupe du Roi-Ligue des champions).

« Rafa connaît la culture de ce club et son nom est garantie de travail, d’effort, d’engagement et de passion pour ce sport, déclarait Florentino Perez au moment de la présentation de son nouveal entraîneur. C’est l’un des meilleurs entraîneurs du monde et il utilise la méthode comme outil de travail. [...] C’est un vrai homme de la maison, où il s’est formé en tant que joueur et entraîneur. Aujourd’hui, les émotions qu’il ressent seront très spéciales, les émotions de quelqu’un qui est arrivé à 13 ans. Personne d’autre que lui ne peut mieux savoir ce que représente cet écusson, ce maillot et ce stade. »

Un pur produit madrilène… en apparence

Un vrai homme de la maison. Né à Madrid, supporter du Real depuis tout petit, formé au Castilla en tant que joueur (il fera une très courte carrière pour cause de genoux fragiles), c’est aussi au Real qu’il a appris son métier d’entraîneur, coachant notamment les moins de 19 ans puis la réserve entre 1990 et 1994. Un Merengue pur souche ! Parfait pour le poste sur le papier… mais la greffe n’a pas pris. Ni sur le terrain ni en dehors. Le vestiaire s’est retourné contre lui, il n’a pas résisté et s’est fait virer. Arrivé pour le remplacer, Zinédine Zidane a tout apaisé et a surtout gagné : deux Ligues des champions d’affilée, exploit jamais réalisé dans l’histoire de la compétition, une Liga en 2017… le tout pour sa première expérience à la tête d’une équipe première. Affront maximal.

Non désiré par des cadres qui souhaitaient voir Carlo Ancelotti rester, adepte d’un jeu plutôt défensif et peu spectaculaire, peu enclin à brosser les joueurs (y compris stars) dans le sens du poil, Rafael Beniez a fait les frais de ses convictions et de sa force de caractère. De l’attitude de son président de l’époque sans doute aussi. « Florentino Pérez me rendait un peu nerveux, confie-t-il à BT Sport un mois et demi après son limogeage. Il était toujours là, à parler avec les joueurs, à parler avec la presse. Dans ce cadre, ce n'est pas simple pour un entraîneur, surtout quand, comme moi, il vient d'Angleterre. » 

Un demi-dieu à Liverpool

L’Espagne est son pays d’origine et de cœur, mais c’est sans doute l’Angleterre son vrai pays de football. S’il a entraîné des clubs comme Valence, l’Inter ou Naples, c’est bien en Premier League que le manager a écrit les plus belles lignes de son palmarès… et sa légende. « Je voudrais juste saisir l’occasion pour apporter mon soutien le plus total à Rafa (Benitez), qui est un manager incroyable », dira de lui Arsène Wenger, au moment des difficultés de son confrère au Real Madrid. Car avant le mépris, avant les quolibets voire les insultes, il y avait les louanges, les larmes de joie dans les yeux des supporters, l’admiration dans l’esprit des collègues. 

C’est un peu en raison d’un concours de circonstances qu’il s’est retrouvé sur le banc de Liverpool. Car en 2004, le technicien espagnol se serait bien vu rester à Valence, qu’il a mené vers deux sacres en Liga (2002-2004) et un en Coupe de l’UEFA (2004). Mais des différents avec sa direction ont eu raison de sa patience. Le 1er juin, il fait ses valises. Un poste est vacant en Angleterre depuis une semaine : celui laissé par Gérard Houiller à Liverpool. L’entraîneur se fait manager. Son premier défi est immense et consiste à convaincre deux cadres de rester. Michael Owen ne l’écoute pas et s’envole pour le Real mais Steven Gerrard accepte de continuer chez les Reds. Il sera son totem. 

Steven Gerrard et Rafael Benitez AFP

Sa première saison est correcte mais pas transcendante sur le plan national, avec une cinquième place de Premier League et une finale perdue de Carling Cup (ancienne League Cup). Le coup d’éclat est d’un autre ordre. Leverkusen, la Juventus, Chelsea sont tombés face aux Reds lors de cette épopée en Ligue des champions. Le 25 mai 2005 à Istanbul, le club affronte le Milan AC en finale de la compétition. Et c’est un miracle qui se produit.

De la chance diront certains, la magie du football penseront les fans. A la mi-temps, Liverpool est mené 3-0 grâce au doublé de Crespo et au but de Maldini dès la première minute. « Nous n’avions pas démarré notre partie, pensait alors Steven Gerrard, comme il le confiera plus tard. S’il y a une chose positive que j’avais en tête, c’était de penser ‘il va y avoir un moment dans le match où nous allons reprendre vie et jouer’. »

Rafael Benitez laisse parler son art de la tactique : l’arrière-droit Steve Finnan cède sa place à Dietman Hamann au milieu de terrain. Cette défense à trois (qu’Antonio Conte réinventera plus tard) offre à Steven Gerrard tout le loisir de se projeter vers l’avant. Stevie G, Vladimir Smicer et Xabi Alonso réalisent le miracle en six minutes. A l’heure de jeu, il y a 3-3. Le score ne bougera pas et c’est aux tirs au but que Liverpool met un point final magistral à son parcours pour soulever le plus beau trophée du football européen. « Après ça, on peut mourir tranquille ! Enfin le plus tard possible ! », aurait dit le regretté Thierry Roland. 

Le rêve inachevé de sacre en Premier League

AFP

En six ans passés à Liverpool, Rafael Benitez a remporté une Ligue des champions en 2005 (plus une finale en 2007), une Supercoupe de l’UEFA la même année, une Coupe d’Angleterre et un Community Shield en 2006… Ne manquera finalement qu’un championnat d’Angleterre, malgré trois places sur le podium. Mais l’usure et l’exil des cadres engendrent une érosion des performances et de l’aura. Après une décevante septième place en Premier League et une élimination en demi-finale de Ligue Europa, le technicien et les dirigeants des Reds se mettent d’accord sur une rupture de contrat. L’Espagnol renonce même à une partie de ses indemnités, en donne une autre partie à des associations caritatives et s’en va en légende. 

Plusieurs échecs, un nouveau défi anglais

Quelques mois à l’Inter, le temps de gagner la Coupe du monde des clubs (2010) avant d’être limogé, un rôle d’intérimaire à Chelsea pour remplacer Roberto Di Matteo fait d’un sacre en Ligue Europa (2013), deux ans à Naples qu’il remet sur le podium de Serie A avant de partir et donc le Real… Presque uniquement des aventures sans lendemain. Jusqu’au défi Newcastle. 

Alors que Steve McClaren emmène le club tout droit vers le Championship, Rafael Benitez est appelé en pompier en mars 2016. Le club est pratiquement déjà condamné. S’il permet aux Magpies de relever la tête, avec notamment une série de six matches sans défaite en fin de saison, le manager espagnol ne parvient pas à éviter la relégation. Mais, confirmé à son poste, il s’attache à faire remonter l’écurie le plus vite possible. Il aurait pourtant pu entraîner de nouveau dans l’élite dès la saison suivante, séduit par les offres des mal en point… 

L’affaire ne prendra qu’un an, le temps de remporter le championnat de deuxième division juste devant Brighton. La moindre des choses, les dirigeants ayant accordé des moyens plus que conséquents à l’équipe. « Je veux féliciter mes joueurs, le staff et les fans, se réjouit-il sur la Cadena Ser fin avril. Nous savions que cela allait être difficile. Certains disaient : "Rafa ne connais rien sur ce championnat". C'était compliqué mais les joueurs et les supporters ont fait un énorme travail. »

Déjà des tensions ?

Deux mois plus tard, le tableau est moins rose. Agacés par les réticences et les ratés (Willy Caballero ou Tammy Abraham) des dirigeants de Newcastle concernant le mercato, Benitez menace de claquer la porte. Un coup de pression… de plus. Forte tête, on vous dit. Il avait déjà fait le coup à Valence et même à Liverpool. Gourmand ? Insatiable, surtout. Il a peut-être perdu un peu de son aura mais pas sa lucidité ni son exigence. Depuis, les Magpies ont arraché les signatures de Christian Atsu et de Florian Lejeune. Avec son Newcastle, la Premier League ne va peut-être pas se régaler offensivement sur le terrain. Mais cette équipe aura, comme son entraîneur, forcément du chien.