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"Ici Londres" : Viva Rafa !

Panoramic

CHRONIQUE. Correspondant permanent en Angleterre pour SFR Sport, Philippe Auclair jette chaque semaine son œil d’expert sur la Premier League et le foot anglais. Aujourd’hui, focus sur Rafael Benitez qui, à y regarder de plus près, est peut-être tout bonnement en passe décrire l’une des plus belles histoires de football de sa vie à Newcastle.

Le décor : un bar à tapas de Mayfair, à l’heure du déjeuner, lequel a été plutôt bien arrosé, particulièrement pour ce qui est d’un ancien international anglais chauffé par le Rioja, qui a maille à partir avec un des convives. Le sujet de leur conversation n’est pas de ceux qui sont familiers à notre international, et n’a d’ailleurs rien à voir avec son sport, ce qui ne l’empêche pas de parler plus haut que tout le monde, convaincu qu’il est de ne pouvoir avoir tort. Ou plutôt, incapable qu’il est de reconnaître qu’il puisse avoir tort en public, même s’il sait pertinemment que c’est le cas. Et ça l’est, à en être gênant. Les autres personnes présentes à la table prennent le parti d’en rire, ce qui l’énerve encore plus. C’est alors qu’il sort l’argument-massue : "De toute façon, lance-t-il avec une expression de triomphe, qui de nous a marqué le plus de buts à X…. ?"

Le pire est qu’il était sérieux. On est un winner ou on l’est pas – au point de devenir incapable de comprendre qu’on puisse perdre, ou de prendre conscience qu’on a perdu, quand bien même cela n’a pas la moindre importance et qu’il n’y aurait de toute façon aucune honte à ça. C’est la vieille ritournelle: "show me your medals’, ‘c’est quoi, tes titres?", comme si une jolie collection de hochets faisait du bébé qui les a dans sa poussette le plus ravissant du monde.

Benitez, un cas à part

L’exemple que j’ai pris (et dont je garantis l’authenticité) est un exemple ad absurdum, évidemment, néanmoins symptomatique d’une culture du sport qui est à ce point obsédée par l’idée de victoire que leur nombre et leur prestige a pu devenir le mètre-étalon de la réussite d’un athlète ou d’un entraîneur. Dans les sports individuels, c’est compréhensible, logique, même : Usain Bolt et Roger Federer, c’est aussi un style, une aura, mais ce sont d’abord des résultats (certains fans du grand Roger ne seraient pas du même avis, certes). Dans les sports collectifs, cela n’a pas le moindre sens. Bien des joueurs médiocres ont des armoires remplies de coupes et de médailles. Bien des grands ont des palmarès lacunaires, voire inexistants. Pour moi, Matt Le Tissier demeurera toujours l’un des plus beaux footballeurs que j’aie eu le privilège de voir sur un terrain anglais. Palmarès: néant. George Best a remporté deux titres de champion et une Coupe d’Europe, et c’est tout, tandis que des figurants du Manchester United de Ferguson (et de quelque autres de nos ogres contemporains) n’ont plus un centimètre carré de libre sur le dessus de la cheminée.

Ce qui m’amène à Rafael Benitez. Car Rafa est un cas à part. Questions trophées, il n’a pas grand-chose à envier à quelque autre de ses collègues, et pourrait en regarder beaucoup de haut – ce qu’il ne fera jamais. À cinquante-sept ans, il a atteint l’âge de la maturité pour un technicien, pas celui de la retraite, que j’imagine éloignée pour un tel amoureux du football. Le métier de manager n’est pas que a young man’s thing, comme Jupp Heynckes le démontre en ce moment.

Un bras d’honneur aux amputés de l’imagination

Avec un tel passé de winner dans trois des grands championnats, Benitez n’a pas dû manquer de propositions depuis son départ du Real Madrid, où il avait été si ‘catastrophique’ que son équipe pointait à quatre points de l’Atletico et à deux du Barça (et était arrivé en tête de son groupe de C1 avec 16 points sur 18) lorsque Florentino le péréza.

Mais Rafa choisit Newcastle, alors relégable, et qui fut relégué. Et Rafa resta à St James’s Park, malgré Mike Ashley. Et Newcastle remonta aussitôt, avec un titre de champion en poche. Aujourd’hui, avec un effectif qui a très peu changé depuis l’année passée en Championship, Newcastle vient de battre Manchester United et peut croire en sa survie. Rafa est toujours là, inchangé. Un tonton qu’on adore, un peu bougon, un peu grognon, un vieux qui ne vieillit pas, avec l’iPad collé sur son ventre d’amateur de morcilla et de la cuisine que lui mitonne Montse dans leur maison du Wirral, qu’ils n’ont jamais quittée.

Et je me demande si ce n’est pas à Newcastle que Benitez est en passe d’écrire une des plus belles histoires de football de sa vie, en faisant un bras d’honneur aux amputés de l’imagination pour qui on gagne quand on gagne un titre, point final. Même si cela revient à faire comme le parieur qui met son argent sur tous les chevaux qui vont courir, histoire d’être assuré contre la défaite. Si le football, c’est l’émotion (et si ça ne l’est pas, ladies and gentlemen, adieu, et bonne chance!), on ne fait pas beaucoup mieux que la communion entre la Toon Army et son général espagnol. Qui songeait que Rafa resterait à Newcastle après la descente ? Un champion d’Espagne, un champion d’Europe, allez…en D2 ? Ça a de la gueule, non? Et ça marche, en plus. 

Autant de regrets que de bons souvenirs

Être un supporter de Newcastle aujourd’hui n’est pas simple tous les jours. La relégation guette. Le propriétaire – mieux vaut ne pas en parler. La reprise du club par un consortium des plus fumeux – mieux vaut ne pas en parler non plus. Joselu. My God. Mais être supporter de Newcastle est autrement plus gratifiant qu’être fan de Southampton, West Brom ou Stoke (je pourrais rallonger la liste d’une demie-douzaine de noms). On vibre. On a un capitaine – Jamal Lascelles – adulé. On est 50 000, qui faisons plus de boucan que l’Emirates, Old Trafford, l’Emirates et l’Etihad réunis. ON A RAFA.

Partout où il est passé, Rafa a laissé autant de regrets que de bons souvenirs. C’est vrai qu’il vit sur sa planète ronde comme un ballon Tango, et que certains joueurs ont du mal à partager cette obsession du travail bien fait, ce soin de dentellière pour le détail qui fait toute la différence. Mais même à Chelsea, où il était haï quand il était arrivé à la rescousse, les fans s’en voulaient de lui en vouloir quand il est parti. Il y avait eu la Ligue Europa, la qualification pour la Ligue des Champions, Mata au sommet de son art. Rafa avait fait le dos rond, mais pas d’excuses. Il avait été digne, il avait été costaud, il avait mérité le respect.

Mais – et c’est là où Rafa est à part – il avait aussi mérité l’affection. Il est pourtant l’inverse d’un démagogue. Il est à la fois hypersensible, ce qu’il cache mal, et dur comme un vieux harnais. Il est tout simplement humain, et c’est là le secret qui n’en est pas un.

Le Rafa que j’admire, c’est aussi celui qui, de retour à Anfield, sans caméras pour filmer son moindre geste, passe vingt minutes à causer avec les fans du Main Stand qui étaient arrivés en avance. Un être profondément humain, pas toujours facile, mais sincère. Lui n’aura jamais besoin de montrer ses médailles pour prouver qu’il est un homme de football.

Tout compte fait, Newcastle lui va tellement bien.