"Ici Londres" : Ode à Eden

Eden Hazard
Eden Hazard AFP

CHRONIQUE. Correspondant permanent en Angleterre pour SFR Sport, Philippe Auclair jette chaque semaine son œil d’expert sur la Premier League et le foot anglais. Aujourd’hui, hommage à Eden Hazard (Chelsea), « candidat au titre de meilleur joueur au monde qui ne sera jamais le meilleur joueur au monde ».

On étouffe dans le monde du football, vous ne trouvez pas ? Liste non exhaustive : le procès du FIFAGate à Brooklyn, qui déverse un nouveau tas d’ordures devant la porte de la FIFA à chaque audience, que l’instance mondiale choisit d’ignorer ; le président du Comité d’Organisation du Mondial de 2018, Vitaly Moutko,  interdit à vie par le CIO (un peu tard, mais ceci est une autre histoire) pour avoir supervisé le programme de dopage systématique des athlètes russes à Sotchi (et ailleurs) ; pas grave : « Ceci n’aura aucun impact », nous affirme Gianni Infantino ; ce dopage que le football ignore, d’ailleurs, quand nous savons tous qu’il est bien présent, et où ; l’appropriation de beaucoup des plus grands clubs de l’histoire du ballon par une galerie des horreurs composée de criminels milliardaires, d’affairistes et d’escrocs en tout genre, de dictatures à la recherche de « légitimité » ; et tutti quanti. Alors, je vais faire comme Alphonse Allais. « Il fait trop chaud, ouvrons une parenthèse ».

Eden n'est pas du genre à se défiler

(Ma parenthèse, aujourd’hui, accueille un joueur que j’adore et dont je ne parle jamais assez, dont presque personne ne parle assez, en fait. Il a vingt-six ans, il est belge, il joue pour Chelsea, et vous l’aurez reconnu. 

« Moi, je ne me prends jamais la tête, ça n’est pas mon genre ». Eden avait tout dit. C’était la première fois que j’avais l’occasion d’échanger quelques mots avec lui, il y aura bientôt six ans de cela, dans cette zone mixte que tant de ses collègues traversent le casque sur les oreilles, ou l’oreille collée à un portable que personne n’a appelé. Et ça, ce n’est pas le genre d’Eden, un des très rares joueurs que je désigne par son prénom sans crainte de tromper sur la marchandise. Non, il ne se prend pas la tête, ce qui lui évite de la confondre avec un melon. Il perd, il gagne, il s’arrête, il nous parle, ne serait-ce que pour dire bonjour, ou nous envoie un sourire pour excuse, quand il en a trop lourd sur la patate pour le partager. C’est d’ailleurs rarissime. Eden n’est pas du genre à se défiler.

Il est aussi un des très rares joueurs qui donnent envie d’ignorer la stricte étiquette de mise dans les tribunes de presse anglaises. Encore ce mardi, je me suis retenu de me lever et d’applaudir après un autre contrôle insensé en pleine course, un autre dribble, une autre feinte. Je n’étais pas le seul à avoir un peu de mal à respecter les convenances. Et je ne suis pas vraiment fan de Chelsea, vous le savez. Eden Hazard ne sera jamais le meilleur joueur du monde, c’est entendu. Il aimerait bien. Mais comme il le dit lui-même, s’il ne le devient pas, ce ne sera pas un drame non plus. Faire le coq du village en se dressant sur ses ergots – sur les egos des autres , ce n’est pas son genre. Eden, c’est un grand garçon qui se souvient de ce que l’enfance a de précieux, qui, quand il parle avec son pied, sa tête, sa poitrine, son cœur, parle de plaisir.

On est tous un peu Eden, ou on l'a été

C’est aussi un galopin, un arsouille, un semeur de poil à gratter, le genre qu’on ne laisserait pas tout seul au labo de chimie du collège. Que ça fait du bien d’en avoir un dans cette classe de faux bons élèves qui en manque si cruellement – de classe, s’entend. Individualiste, il l’est quand il pousse le ballon et se délecte à en mettre un ou deux ou trois (voire quatre, une fois, hier soir) dans le vent et sur les fesses, pour notre plus grand bonheur. Mais il ne pense pas pour autant que le football soit un sport individuel, comme l’affirment beaucoup de cyniques qui n’ont jamais eu le dixième de son talent, et dont on se fiche éperdument, d’ailleurs. Quand Eden pétille, tout le monde goûte le champagne. On est tous un peu Eden, ou on l’a eté, dans la cour de récréation, les Garrinchas et Magnussons et Zizous du quatre-heure.

C’est un brave, aussi. Partout où il va, un plan anti-Hazard a été mis en place. On se relaie pour lui bleuir la carcasse. Prends ça, la vedette. Il se relève, et sa vengeance est un autre pied-de-nez. On le scie à nouveau. Il se redresse. Le dur, c’est lui. Les bouchers sont toujours les vrais lâches : il faut beaucoup plus de courage pour être Messi, Ronaldo, Best, Maradona ou Pelé que pour imprimer les crampons dans leur chair. Hazard a ce courage. Quand Chelsea était proche de l’asphyxie, il y a trois ans, il avait aussi montré un autre courage, celui d’être un patron, un meneur de troupe. Ils n’étaient pas vaillants autour de lui. La ligne d’horizon du titre aurait pu se dérober alors qu’on s’en approchait. Mais Hazard veillait au grain, marquant but sur but, lui qui ne marque jamais dans les matches qui comptent, affirment les idiots de service. Tant pis pour eux. 

Il ne sera jamais que candidat au titre du meilleur joueur au monde qui ne sera jamais le meilleur joueur au monde. 

Et maintenant, refermons la parenthèse.)