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Chelsea-Manchester United : Quand George Best chantait le blues

George Best (à droite) face à Everton en 1968
George Best (à droite) face à Everton en 1968 Getty Images

S’il y a un club contre lequel George Best a laissé exprimé toute la plénitude de son génie solaire à Manchester United (qui reçoit les Blues ce dimanche, 17h30 en direct sur SFR Sport 1), c’est bien Chelsea. Un adversaire devenu au fil des années la victime privilégiée du virtuose nord-irlandais. Entre courses folles, dribbles enivrants et inspirations divines, récit des plus belles partitions du numéro 7 mythique des Red Devils.

Chelsea-Manchester United (0-2, 30 septembre 1964) : Le « Beatles à la gueule d'ange » s’annonce au Royaume

« Plus je me demande quand cela a commencé, plus je continue de revenir sur ce match ». George Best l’a confessé lui-même, s’il fallait ne retenir qu’un seul match fondateur dans sa carrière majestueuse mais ô combien tourmentée, c’est celui-ci. Un soir étoilé de septembre 1964 où 60 769 spectateurs amassés dans les terraces de l’époque à Stamford Bridge éclairé à l’époque par de longs et grands réverbères. Un écrin à l’architecture commune mais qui ne manquait jamais de le transcender, à tel point que Matt Busby avait remarqué qu’« il y avait là-bas quelque chose qui le portait ». Un peu plus d’an an après son baptême de feu en professionnel avec Manchester United contre West Bromwich – qui vaudra d’ailleurs ce jour-là à son manager d’habitude si réservé cet aveu lourd de sens que « si lui, ce n’est pas un génie, alors que je n’en ai jamais vu » –, Best débarque à Londres, place incontournable des « Swinging Sixties » où pléthore de personnalités se retrouvaient, avec une réputation qui prend de plus en plus d’épaisseur. Surnommé le « Beatles à la gueule d’ange » et décrit comme un « gamin dans une équipe d’hommes » par le Daily Express, le joyau de dix-sept ans dépareille à l’époque par son allure frêle, ses jambes fines mais tellement vives et ses cheveux mi-longs. À part et raillé, aussi, auprès des nombreux défenseurs brutaux et édentés de l’Angleterre qui l’insultent de « sissy » (« gonzesse » en VF).

En ce début d’exercice 1964-1965, les Blues de Tommy Docherty qui ont hérité du sobriquet de « Diamants » par la presse britannique sont invaincus après dix journées tandis que les Red Devils demeurent en quête de certitudes (5 succès, 3 nuls et 2 défaites). L’assistance s’attend à un choc équilibré, elle contemplera finalement, ébahie, la prestation enchanteresse de celui qui arbore alors dans le dos le numéro 11. Profitant d’une bévue de McCreadie, il élimine le gardien Bonetti avant d’ouvrir le score à la demi-heure de jeu. Le début du récital. Lors du second acte, l’une de ses nombreuses offrandes est enfin convertie par Denis Law d’une tête imparable. Au-delà d’être décisif, Best fait surtout succomber tout le Bridge par son éventail d’arabesques déroutantes et ébouriffantes sur le front de l’attaque. « À la fin, ils se sont levés et l'ont applaudi, ils lui donné leurs cœurs qu'il avait gagnés avec chaque mouvement enchanteur, chaque geste provenant de son jeu de génie, écrira dans une envolée pleine de lyrisme le chroniqueur Ken Jones, réputé pour ne pas chanter souvent les louanges d’un joueur, le lendemain dans le Daily Mirror. Avant même ses dix-huit ans, le jeune garçon de Belfast avait 60 769 fans pour lesquels il semblait destiné à devenir le meilleur ailier de tous les temps. Le match était fini, mais qui pouvait oublier une telle chose ? » 

Tout aussi dithyrambique, le quotidien The Times saluera à son tour la performance du Mancunien qui, selon le capitaine des Blues Terry Venables, « était dans un autre monde ce jour-là » : « Tout venait de Best. Rien ne pouvait l'arrêter dans son élan. Il est même parvenu à faire succomber le public de Chelsea qui attendait que Best ait le ballon pour le voir jouer avec une fluidité qui terrassait chaque joueur ». Parmi toutes les victimes en face, une ne s’en remettra jamais véritablement. Mis au supplice pendant quatre-vingt-dix minutes, le latéral Ken Shellito ne sera plus jamais appelé en sélection avec les Three Lions. « Ken était un excellent défenseur, mais Best l’a abattu et lui a retourné le cerveau », résumait d’ailleurs Pat Crerand, milieu de United. « Et pas que le cerveau d’ailleurs..., lui avait répondu plus tard le principal intéressé. Quand il venait sur mon côté, je lui disais de foutre le camp. Je n’avais même pas le temps de reprendre mon souffle. Le plus difficile face à lui ce jour-là, et toutes les fois suivantes, c’était de savoir de quel côté il allait essayer de passer. Mais jusqu’au dernier moment, il ne le savait pas lui-même. Alors comment aurais-je pu deviner ? » Un chef-d’œuvre qui embuera toujours les yeux du père de « Bestie », Dickie, « toujours très sensible à propos de tout cela » au moment de se remémorer cette soirée. Sir Matt Busby, lui, rendra hommage au détour d’une succulente métaphore dont lui seul a le secret : «  Je m'en souviendrai toujours. Après cela, chaque fois que je venais à Stamford Bridge, je me disais que je devais appeler la police pour les prévenir qu'un meurtre allait être commis ». La légende est en marche.

Manchester United-Chelsea (4-0, 13 mars 1965) : Le prodige déjà artiste

Quelques mois plus tard après ce récital retentissant, George Best donne sens à son credo lors d’une nouvelle démonstration de virtuosité contre son adversaire favori : « Je joue comme je sens. Tout ce que je fais, je l’improvise ». Le 13 mars 1965, Manchester United et Chelsea s’érigent comme les principaux prétendants à la couronne nationale avec Leeds à neuf journées du terme. À l’image de son diamant britannique, les enfants de Matt Busby naviguent en eaux troubles depuis début décembre tandis que les Blues trustent le top des charts. Mais les certitudes de ces derniers vont, encore une fois, voler en éclats devant l’élan offensif déployée par les partenaires de Bobby Charlton. Déjà fautif lors de son premier duel face à Best, McCreadie vacille de nouveau. Un dégagement anodin raté dès la troisième minute de sa part et l’impuissance, ensuite, presque mâtinée d’admiration devant le tableau offert par le Mancunien.

« Best commence à pivoter pour présenter son numéro 11 à McCreadie. Il parvient à contrer le dégagement, la balle rebondissant sur sa jambe droite puis sur son talon gauche, raconte en détail Duncan Hamilton dans « Immortel », remarquable autobiographie consacrée à l’iconique Red Devil. McCreadie est obligé de se retourner et de courir vers sa ligne de but pour récupérer le ballon, une tâche de routine. Best, plus rapide et plus malin, arrive le premier sur le ballon. Il le fait sauter d’un petit pointu et le récupère à la retombée. McCreadie est d’abord surpris puis désarmé. À part Bonetti, il n’a aucun coéquipier à proximité dans ce coin de la pelouse d’Old Trafford. Mais son gardien n’est déjà plus qu’un simple spectateur, dont les braillements désespérés à l’attention de son défenseur sont étouffés par ceux exaltés de la Streford End dans son dos.

Bonetti sent le souffle de Best dans sa nuque et décide de faire une passe en retrait de l’extérieur du pied vers Bonetti, là encore un choix risqué. Best coupe la trajectoire. McCreadie change ses plans et décide de tacler, il trébuche. Du sol, il aura une vue imprenable sur la suite des événements. Totalement excentré sur la droite, l’ailier de United laisse la balle rentrer dans la surface de réparation. N’importe qui d’autre, confronté à une géométrie aussi improbable, aurait envoyé un centre tendu au point de penalty. Ce qu’il fait à la place est instinctif, hérité de sa confiance absolue en sa technique. Au moment où il frappe la balle, Best ressemble à un mannequin qui pose pour le manuel d’entraînement de la Football Association. Son pied gauche est bien planté près du ballon, le droit est étiré. Ses bras tendus lui donnent un équilibre parfait. Il utilise son cou-de-pied pour imprimer au lob la courbe qu’il souhaite. Au fond de lui, Bonetti sait qu’il est battu dès que le ballon quitte le pied de Best ».

Un instant de grâce, peut-être le premier immortalisé par les caméras de Match of The Day. Derrière, Denis Law et David Herd (auteur d’un doublé) parachèvent le festival sur une pelouse émaillée de mottes. Dans la foulée, Best lâche d’une conviction inébranlable : « Je me suis juré d’aller chercher le titre tout de suite ». Promesse tenue puisque United soulève non sans émotion le titre de champion en avril. Le premier depuis le crash de Munich en 1958, tragédie au cours de laquelle huit « Busby Babes » ont péri.

Chelsea-Manchester United (1-3, 5 novembre 1966) : Le génie insolent

La trajectoire cosmique du joyau nord-irlandais, empreinte d’innombrables faits d’armes, ne peut se départir de l’influence de Sir Matt Busby. Un homme, un manager, un second père même qui lui a pardonné toutes ses incartades (alcool, femmes, retards à l’entraînement) mais aussi sublimé jusqu’au sommet. En lui accordant notamment une liberté inconditionnelle sur le terrain. « Quand vous le pouvez, donnez la balle à George », soufflait, souvent, l’Écossais d’un ton un brin désinvolte. « Si quelqu’un disait que c’était impossible de passer quatre adversaires, j’essayais d’en passer cinq », telle était ainsi la vision de Best qui n’avait par ailleurs jamais oublié cette leçon récitée par son mentor après sa première en pro: « C’est bien, môme. Mais quand tu prends le ballon, ne pars pas à fond, gardes-en un peu sous le pied. Attends que le défenseur adapte sa course à la tienne pour préparer son tacle. Et dès que tu vois qu’il se jette, là tu accélères. Il ne te reverra plus… » Comme cet après-midi d’automne 1966 où son génie a polarisé l’attention d’un Stamford Bridge bondé. Avec, une énième fois, McCreadie dans le rôle de la victime. 

« Ce n’était pas la première fois mais McCreadie s’est demandé comment contenir Best, relatait à l’époque le Guardian. Il a essayé de le tacler ou de la jouer plus finement, mais les deux méthodes ont échoué. Après une énième tentative ratée de ce dernier, Best a inscrit le plus beau but du match d’un tir spatial du gauche dans la foulée d’un une-deux avec Sadler ». Le Sunday Mirror se montrera tout aussi élogieux en titrant « The Best of Best » : « C’était l’un de ces moments que même les tours de magie ne peuvent rendre encore plus merveilleux. C’était l’un de ces moments pour voir, savourer, s’extasier devant le génie de George Best. C’était plus qu’un simple but, c’était la preuve absolue d’un joueur magique qui fait vivre le jeu ». Histoire de parfaire sa prestation, « Bestie » livre une passe décisive pour John Aston, buteur à deux reprises ce jour-là en l’absence de Denis Law. Parce que l’illustre numéro 7 n’était pas qu’un soliste hors pair, mais aussi une pièce inamovible dans l’orchestre dirigé par Matt Busby.

Manchester United-Chelsea – 4e tour de League Cup (2-1, 28 octobre 1970) : La Belle et la Bête

« Je suis né avec un talent pour lequel d’autres auraient été prêts à mourir ». Entre forfanterie, humour et moments hors du temps, George Best ne laissait personne indifférent. Le gamin de Belfast voyait le jeu comme un éternel divertissement où le plaisir se devait être le maître-mot. Ron Harris, lui, n’envisageait pas le football autrement que comme une lutte permanente où tous les coups – même les plus violents – sont permis. Surnommé « The Chopper » (« Le hachoir » en VF), il a ainsi, un jour, découpé la légende Stanley Matthews qui a étiré sa carrière jusqu’à cinquante ans et lancé à l’arbitre : « Ce n’est pas moi, c’est l’arthrose… » Le défenseur émérite de Chelsea qui reste à ce jour le joueur totalisant le plus d’apparitions (795) est sans doute également celui qui a le plus porté atteinte à l’intégrité physique du Red Devil. « J’ai eu beaucoup d’altercations avec Mr Harris et je dois dire que c’est le seul défenseur contre lequel j’ai joué qui m’a suivi jusqu’à chez moi, explique Best dans son autobiographie “Scoring At Half-Time: Adventures On and Off the Pitch”. Il n’était pas le meilleur et voulait juste me faire peur. Lors d’un match au Bridge, il a failli m’avoir.  Je l’avais provoqué plus d’une fois – comme un matador avec un taureau lors d’une corrida – et lui avait mis plusieurs petits ponts. Sur le terrain, il m’avait dit : “Je vais finir par t’avoir, Bestie”. L’intention était de t’intimider, de t’effrayer mais cela avait l’effet inverse sur moi et j’étais déterminé à le rendre encore plus stupide ».

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Ce duel entre la « Beauty and the Beast » trouve son paroxysme à l’automne 1970. Plus de deux ans après le sacre européen de Manchester United, Best amorce déjà son déclin. La faute au départ de Busby en 1969 remplacé par l’inexpérimenté Wilf McGuinness et une équipe peu à peu gagnée par la médiocrité qui poussent le Nord-Irlandais à noyer un peu plus son chagrin dans l’alcool. Pourtant, le Guardian l’écrit avant la rencontre : « Si United est sans espoir comme d’aucuns le prétendent, tant qu’il y aura Best à Old Trafford, personne ne pourra les enterrer ». Les fulgurances sont un peu plus rares mais toujours inouïes, traduites par des courses folles car il avait une « aversion génétique à voir quelqu’un d’autre avec le ballon » dixit Busby. Et ce soir-là, quand Best a été lancé seul en profondeur par Aston, Chelsea a vacillé. Puis courbé l’échine, impuissant. Trois Blues à sa poursuite n’ont pas suffi et le dernier rempart Bonetti a dû lui aussi s’incliner après avoir été effacé avec une aisance désarmante. « Beaucoup de joueurs auraient paniqué et se seraient précipités, racontera ce dernier. Mais pas George Best. Il n’a pas tremblé, je n’avais aucune chance ».

Au terme du match, le Daily Mirror n’aura même pas besoin de mentionner le nom du héros pour se faire comprendre : « Une touche de génie de qui vous savez… » Mais si cet instant est entré dans la mémoire collective, c’est surtout pour le tacle qu’a tenté d’asséner Ron « Chopper » Harris à Best par derrière juste avant de marquer. Un acte délibéré et d’une extrême dangerosité. « Si je l’avais attrapé, j’aurais pris perpète… » confiera le Blue, encore amusé, bien des années plus tard. Sauf que le virtuose de United ne cédait pas. Encore moins dans la surface : « J’étais fier de ne pas finir au sol. Je ne voulais pas que quelqu’un puisse me faire tomber. Je l’aurais pris comme une insulte ». Peut-être la plus belle réponse que la Belle pouvait donner à la Bête. 


Chelsea-Manchester United (1-2, 9 janvier 1971) : Les courbes féminines plutôt que le ballon rond

Épris de ballon rond, George Best était tout aussi éperdument amoureux des femmes. L’un des grands péchés mignons du «Cinquième Beatles» dont la myriade de conquêtes a nourri sa réputation de coureur de jupons. « Si j’avais eu le choix entre écraser quatre joueurs puis inscrire un but de trente mètres contre Liverpool et coucher avecMiss Monde, cela aurait été difficile de décider. Par chance, les deux me sont arrivés », a-t-il confié, un jour, dans l’une de ses mémorables citations passées à la postérité. Il a connu les deux mais au cœur de l’hiver 1971, le Britannique a fait un choix. Celui de passer du temps auprès de sa compagne de l’époque, l’actrice montante Sinead Cusack, plutôt que de rejoindre le groupe mancunien pour le déplacement à Stamford Bridge. «Chelsea était l’équipe contre laquelle j’aimais jouer le plus, révèle-t-il dans « Blessed : The Autobiography ». Un grand club, avec de grands joueurs mais ça ne m’intéressait pas du tout, bien que j’avais envie d’un week-end à Londres ».

Et il l’a fait. Mais pas avec troupe les des Red Devils. S’il rate le train avec ses coéquipiers, il parvient à rallier Islington dans le grand district de Londres. Pour retrouver sa dulcinéé, complètement interloquée de le voir débarquer à son appartement avec une ribambelle de paparazzis qui ne cessaient d’épier ses moindres faits et gestes. « C’était de la folie absolue, narre-t-il encore dans son livre. J’étais là, l’un des footballeurs les plus connus de la planète et j’avais juste décidé de ne pas jouer un match important pour aller à un rendez-vous. Sinead s’attendait à un week-end tranquille. Mais elle est devenue prisonnière dans sa propre maison pendant quatre jours. Elle ne pouvait pas comprendre et a dû penser qu’elle hébergeait un serial killer ». De retour à Manchester, Best évite de peu le licenciement grâce à Matt Busby et n’est suspendu que deux semaines. « Certaines personnes pourraient dire que des incidents comme celui-là étaient un appel à l'aide - et c’était sans doute le cas - mais je ne l'ai pas vu comme ça à l'époque. J’agissais par instinct, un instinct empli d’ivresse », se justifiera-t-il dans une formule qui fera office de pardon. Un soupir de contrition, un de plus. Et loin d’être le dernier. 

Chelsea Past-Chelsea Present (24 novembre 1975) : Blue le temps d'une soirée

L’unique fois où George Best n’a pas tourmenté les Blues. Et pour cause, à l’occasion du "testimonial match" de la légende des Blues Peter Osgood, il a arboré le maillot bleu londonien. De quoi faire rêver les supporters de Chelsea qui, cette fois, pouvaient ne pas avoir le plaisir coupable de contempler son talent et imaginaient ce qu’aurait été une aventure avec lui dans leurs rangs. Mais, malgré les sempiternels soubresauts, le cœur de l’astre nord-irlandais a toujours été pris. Depuis le début et jusqu’à la fin : « De toute ma vie, Manchester United est le seul club pour lequel j'ai vraiment eu envie de jouer ».