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Quand l’Angleterre disait adieu aux "Busby Babes" à Highbury

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Ce 6 février 2018 marque le soixantième anniversaire du tristement célèbre crash de Munich qui avait décimé Manchester United. Quelques jours auparavant, les « Busby Babes » de Matt Busby se déplaçaient à Highbury sans savoir que ce serait leur dernière apparition sur le sol anglais. Une dernière représentation grandiose et somptueuse que certains ont surnommé « le meilleur match de tous les temps ». Récit. 

Plus de deux décennies que Sir Matt Busby a quitté ce monde. Mais sa déclaration d’amour a acquis une forme d’éternité qui interdit l’oubli. Il suffit juste, un instant, de lever la tête à Old Trafford pour contempler les nombreuses banderoles fièrement brandies et accompagnées de ces quelques mots : « Manchester est mon paradis ». Quand l’iconique manager écossais prononce cette phrase passée à la postérité en 1956, c’est en réponse à la cour plus qu’assidue du président du Real Madrid, Santiago Bernabéu, à son égard. « Quittez Manchester United pour le Real et je vous offre le ciel », lui avait alors promis le dirigeant espagnol. L’enfant de Cheadle, qui a grandi dans le Grand Manchester, a courtoisement décliné la proposition. Car il n’a jamais envisagé de quitter United, encore moins d’abandonner ses enfants surnommés les « Busby Babes » avec lesquels il nourrissait les desseins majestueux de tutoyer les sommets célestes.

« Je savais que les fantômes de ces gamins seraient toujours là »

Mais le rêve caressé a pris fin brutalement quand la tragédie a frappé le 6 février 1958. Après un match nul contre Belgrade synonyme de qualification pour les demi-finales de la Coupe des clubs champions européens, l’avion BEA Elizabethan qui ramène l’équipe et ses accompagnateurs fait escale à l’aéroport de Munich pour se ravitailler en carburant. Au bout de la troisième tentative de décollage sur une piste enneigée, une aile embrase un réservoir de pétrole. Les flammes se mêlent aux flocons dans un tableau crépusculaire. Et la mort surgit. Vingt-trois personnes périront, dont huit joueurs de Manchester United. Miraculé et éprouvé, Matt Busby s’en sortira avant de se relever. Dans la douleur, la solitude parfois, la désolation aussi. « Se rétablir en Allemagne était une chose, faire face à Old Trafford en était une autre. Quand je me suis approché du terrain et que j'ai traversé ce pont le long duquel s'étaient entassés nos supporters par cinquantaine, hurlant leur soutien, j'arrivais à peine à lever les yeux, se souvenait-il, la gorge nouée, lors de son retour au “Théâtre des Rêves”. Je savais que les fantômes de ces gamins seraient toujours là, ils le sont toujours et ils le seront à jamais tant que ceux qui les ont vus traverseront ce pont. Pour toujours, ils verront ces fantômes rouges, jeunes, heureux sur la pelouse verte d'Old Trafford ». Plus que jamais, Manchester ressemblait alors à un paradis perdu.

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Reconstruction et nouvelle ère

Chez lui, Busby voulait réussir mais pas n’importe comment. En contemplant les triomphes décrochés à travers les yeux de ceux qu’il avaient vu grandir. Le pays de Sa Majesté a eu droit à un aperçu prometteur jusqu’à la dernière représentation des « Busby Babes » sur le sol anglais. C’était le 1er février 1958, seulement quelques jours avant le drame de Munich, à l’occasion d’un déplacement à Highbury contre Arsenal (4-5). Une partie épique et homérique baptisée par les spectateurs présents ce jour-là comme le « greatest game ever » (le meilleur match de tous les temps). Des adieux flamboyants qui ne devaient pas en être mais à la hauteur de l’histoire qu’entendait écrire Matt Busby avec ses enfants disparus. Quand ce dernier arrive à la tête de United dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale, c’est avec l’ambition de redresser un club qui oscille entre la première et la seconde division. Comme l’enceinte d’Old Trafford grandement détruite par des bombardements de l’Allemagne nazie, tout est à reconstruire. « Dans mon petit bureau, il n’y avait pas beaucoup de place pour rêver mais j’ai tout de même rêvé », racontera d’ailleurs plus tard l’Écossais.

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Si Busby parvient d’abord à ramener les Red Devils sur le devant de la scène avec une équipe vieillissante en s’adjugeant la FA Cup (1948), la First Division et le Charity Shield (1951), sa patte se fait davantage sentir par la suite. Épaulé par son éternel bras droit Jimmy Murphy et le « chief scout » Joe Amstrong qui a notamment découvert les astres Bobby Charlton et Duncan Edwards, il entame sa révolution. Grâce à une politique novatrice à l’époque qui consiste à avoir toute latitude du centre de formation jusqu’au marché des transferts. Surtout, la singularité de Matt Busby réside dans la volonté viscérale de lancer des jeunes, de les façonner, de les accompagner. « Ils portent encore les marques du berceau de la crèche mais on a su les dissimuler. Si vous ne les faites pas jouer, vous ne pouvez pas savoir ce qu'ils valent », assurait-il avec conviction à l’époque. Un renouveau qui finit par porter ses fruits au milieu des années 50. Avec une formation à la moyenne d’âge d’à peine vingt-deux ans, United assoit sa domination outre-Manche et glane deux titres de champion (1956, 1957). « En toute modestie, mon analyse des saisons 1955-1956 et 1956-1957 est qu’aucun club dans le pays ne pouvait rivaliser avec Manchester United », se permettra même Busby, conscient des joyaux qu’il avait entre les mains.

Les symboles d'une société en quête de changement

Un temps où l’Angleterre commence également tout juste à s’ouvrir à l’Europe. Si la Fédération anglaise avait refusé que Chelsea concoure à la Coupe des clubs champions européens créée en 1955, Manchester United parvient à s’inviter dans le gotha européen après un bras de fer gagné par Busby et se hisse même en demi-finales pour sa première participation. Le football britannique amorce progressivement sa mue en même temps que la société est animée par un profond désir de changement. Encore meurtrie par les affres de la Seconde Guerre mondiale, la population anglaise est en quête de libertés. Le divertissement s’éveille, des courants musicaux apparaissent (formation des Beatles). Et les « Busby Babes », eux aussi, incarnent ce vent de fraîcheur qui souffle sur le pays. Visages juvéniles et talentueux, Colman, Pegg et les autres Mancuniens qui passent leurs soirées à chanter du Frank Sinatra en jouant aux cartes sont érigés en exemples pour la nouvelle génération.

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« Beaucoup d'enfants irlandais à l'époque étaient des fans de United, se souvenait, en 2008 dans le Daily Mail, Pat Rice, ex-adjoint d’Arsène Wenger durant seize ans et présent à Highbury le 1er février 1958. C’était une équipe glamour avec beaucoup de grands noms ». Avant ce fameux match historique contre Arsenal, United, éprouvé par les rencontres européennes, connaît une première partie de championnat quelque peu poussive (quatorze succès, six nuls et sept défaites). Quant aux Gunners de George Swindin, qui courent après la couronne nationale depuis 1953, ils ont déjà renoncé à la lutte pour le titre (douze succès, trois nuls et treize défaites). C’est donc avec le costume de favori que les Red Devils se présentent devant 63.578 spectateurs entassés dans l’antre londonien. Rapidement, Manchester récite avec brio sa partition en menant 3-0 grâce des buts de Charlton Taylor et Edwards, considéré comme le futur plus grand talent anglais. Sauf que les ardeurs offensives des poulains de Busby sont punies en trois minutes avec un doublé de Bloomfield et une réalisation de Herd. Il faut attendre que Taylor frappe encore et que Viollet se joigne aux festivités pour que United s’impose, malgré le dernier sursaut de Tapscott pour Arsenal.

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« Les Babes ont joué comme des enfants au paradis »

De ce ballet entraînant et harmonieux restent des souvenirs. Mémorables et marquants. Même pour les adversaires. « C’était éblouissant. Je n’avais jamais vu une équipe anglaise faire ce qu’ils faisaient, relate David Herd, buteur ce jour-là, dans le livre The Lost Babes de Jeff Connor. À l’époque, toutes les équipes étaient offensives, avec des ailiers, deux attaquants et un milieu qui se projetait vers l’avant. Mais United jouait à un tout autre rythme que nous. D’une certaine façon, j’appréciais presque de les voir jouer ». « Ce fut le meilleur match auquel j’ai participé, soufflera en 2008, Jack Kelsey, gardien d’Arsenal lors de match. Cela aurait pu finir à 9-7 au score. Même vingt-ans après Munich, cela me fait encore mal de penser à cette rencontre. Mais j’ai affronté les Babes à leur apogée, je ne l’oublierai jamais. ». Et quid du ressenti des spectateurs sur place ?

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Le Daily Telegraph, qui couvrait ce rendez-vous, décrira le lendemain cet enchantement collectif partagé au stade : « Les Babes ont joué comme des enfants au paradis. Le ballon avait, semble-t-il, été placé sur le terrain pour leur propre amusement. Avec leur gaîté angélique, les merveilles de United ont joué avec passion, dicté le jeu et même donné l’impression de se dribbler entre elles. Et quand, lors de rares occasions, un joueur d’Arsenal les a frappés dans la boue ou leur a momentanément pris la balle, cela faisait partie du plaisir ». Cinq jours plus tard, les cœurs emplis d’ivresse laisseront place à une insondable tristesse. Heureusement, encore aujourd’hui, Old Trafford n’a pas oublié ses « Busby Babes » et continue d’honorer leur mémoire en entonnant ce chant à l’unisson : « A broken plane / A broken dream / A broken heart / A broken team / No word said / A silent vow / We loved you then / We love you now ». Sir Matt Busby disait donc vrai. Manchester est un paradis. Eternel.