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Östersund-Arsenal : Potter, ce magicien anglais qui défie Wenger

Panoramic

Avec des espoirs réduits en Premier League, Arsenal se déplace à Östersund ce jeudi en 16e de finale aller de Ligue Europa. Rendus ambitieux par les circonstances pour tenter d’obtenir un billet pour la Ligue des champions, les Gunners devront se méfier de l’équipe-surprise de ce début de campagne, emmenée par un manager anglais contraint à un exil suédois pour pouvoir pratiquer son métier. 


Réputé intraitable voire cruel avec les adversaires de son équipe, le public de Galatasaray s’est levé pour applaudir l’exploit. « Les fans turcs s’étaient montrés très hostiles au début, racontait en novembre le président Daniel Kindberg à la BBC. Ils se sont levés et nous ont applaudi à notre sortie du terrain. J’ai demandé à certains membres du staff ‘qu’est-ce qu’il se passe ?’ Tout le monde était choqué. Galatasaray a été fondé en 1905 et les gens disaient que les supporters n’avaient jamais applaudi une équipe adverse dans toute leur histoire. »

Tombeur de Galatasaray, du PAOK et de Bilbao

En quatrième division il y a moins de six ans, Östersund accueille ce jeudi Arsenal en 16e de finale aller de Ligue Europa. Improbable il y a encore quelques mois. Pour parvenir à ce stade de la compétition, le club du nord de la Suède a notamment disposé de Galatasaray et du PAOK Salonique en tour préliminaire puis barrage et de l’Athletic Bilbao en phase de poules. Il a surtout opéré une spectaculaire révolution, incarnée par son entraîneur Graham Potter.

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C’est l’histoire d’un coup de foudre. Celui qu’a eu le boss d’un club en pleine dégringolade pour un entraîneur sans poste, qui venait de passer ses diplômes mais ne voyait pas vraiment se bousculer les opportunités. Désireux de relancer un club qui venait de sombrer en quatrième division suédoise (et n’avait même pas eu besoin de cela pour naviguer en plein anonymat), Daniel Kindberg peine à trouver son entraîneur rêvé. Il passe un coup de fil à son ami Graeme Jones, assistant de Roberto Martinez à Swansea, Wigan, Everton et qui l’a depuis suivi en Belgique. « Je lui ai demandé ‘mais pourquoi je n’arrive pas à trouver un bon manager ?’, raconte l’intéressé à la BBC. […] Il m’a rappelé quelques semaines plus tard en me disant ‘j’en ai parlé à certains, je sais exactement avec qui tu dois entrer en contact ? C’est le bon. »

Cet homme providentiel, c’est bien sûr Graham Potter, archétype de ce qu’on nomme hâtivement « joueur moyen ». Ancien défenseur central passé par Birmingham, Stoke City, Southampton ou West Bromwich Albion, l’homme a mis fin à sa carrière à l’âge de 30 ans. « Les appels du Barça ou de Manchester United n’étaient pas vraiment au rendez-vous », ironisera-t-il. La fibre de coach dans l’âme, il passe ses diplômes… tout en étudiant à l’université de Leeds, où il décrochera un master en gestion et intelligence émotionnelle. Depuis, les propositions d’affluaient pas. « J’avais le sentiment qu’il me fallait me tester dans le grand bain, explique Graham Potter à la BBC. Mais je n’arrivais pas à avoir d’opportunité en Angleterre. J’étais hors-jeu. »

Un président ancien militaire, un coach diplômé sans club

Daniel Kindberg et Graham Potter ne se connaissent pas. Ils se reconnaissent. Face à l’entraîneur sans job, un ancien militaire ayant servi en Bosnie ou au Congo qui, déçu de la politique militaire développée par la Suède, a décidé de fonder sa société immobilière. Avec succès. « C’est plus détendu, s’amusait-il dans So Foot en décembre. Mon boulot est de faciliter la vie des gens tout en tirant des bénéfices pour mon entreprise. Ce n’est pas très compliqué. Voilà pourquoi je me suis plongé dans le foot : parce que tu as la passion et une possibilité infinie de créer des choses. C’était une bonne combinaison avec mon travail. »

Les deux hommes se rencontrent à Wigan, discutent football mais pas que… « Au bout de la conversation qu’on a eue, poursuit le président dans So Foot, je savais que c’était l’entraîneur qu’il me faudrait une fois que j’aurais récupéré le contrôle du club. » Le temps, pour celui qui est alors directeur sportif, de faire le ménage et de prendre les rênes au sein d’un club en crise. En 2010, il obtient l’accord de Graham Potter, qui prend ses fonctions début 2011 (la saison débute au printemps en Suède, pour s’achever en novembre). 

Regagner le cœur des rares supporters

« Ce n’est pas comme si j’allais à Monte Carlo », racontera le manager à la BBC. Comprenez que l’ancien joueur anglais et sa famille débarque dans une ville du nord de la Suède dans laquelle on ne s’intéresse pratiquement pas au ballon rond et qui n’est connue que pour son aspect « ville d’hiver ». « Le club était vraiment dans une mauvaise situation en termes d’image dans la ville et ses environs, racontait-il en novembre dans The Independent. Peu importe la division, le club commençait à perdre la confiance de ses supporters. Et il faut investir beaucoup de temps et de travail pour la reconquérir. »

Le président est ambitieux. Dès le départ. Il y a huit ans, il parlait déjà de « Ligue des champions » dans la presse locale et se faisait prendre pour un fou. Il n’y est pas encore tout à fait mais y travaille. Pour bâtir une équipe capable de remonter les échelons pour tenter de conquérir un trophée, Graham Jones opte pour un recrutement éclectique. « On voulait des joueurs qui avaient leur carrière devant eux et qui apporteraient un peu de personnalité au sein du club », résume Graham Potter. Peu importe la nationalité d’ailleurs, dans un championnat pas forcément habitué à faire jouer beaucoup d’étrangers. 

Des joueurs jeunes mais mis de côté

Pour sa deuxième saison suédoise, l’ancien défenseur des Saints fait appel à Jamie Hopcutt, qu’il avait croisé à York City : « un joueur talentueux qui n’était pas prêt à jouer dans une équipe première en Angleterre sur le plan physique » mais qui trouve en Graham Potter une sorte de Pygmalion. « J’avais été rejeté par York à l’âge de 18 ans, se souvient le joueur sur la BBC. J’avais passé quelques années dans des divisions bien inférieures en Angleterre, en passant quelques essais. Un jour, j’ai reçu un mail pour venir faire un essai à Östersund. J’avais connu le coach à York, je me suis dit que je me donnais une ultime chance. » Pour se retrouver à jouer en Suède, devant 1000 personnes maximum… au début.

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En 2016, Curtis Edwards rejoignait les rangs de la joyeuse équipe qui, entre temps, venait d’accéder à la première division pour la première fois de son histoire. Non retenu par Middlesbrough, lâché dans la nature à 19 ans, le milieu de terrain commençait alors à travailler avec son père dans le bâtiment. « J’ai reçu un appel d’un ami jouant en troisième division suédoise, se remémore-t-il dans la presse britannique. Il souhaitait savoir si je voulais reprendre le football. J’y ai passé un an, Graham m’a appelé, j’ai fait un essai et depuis, l’aventure dure. »

Autre cas d’école : Brwa Nouri. Le milieu de terrain irakien, issu d’une famille qui a fui le régime de Sadam Hussein dans les années 1980, rejeté de partout en raison de ses tourments passé et ses problèmes d’addiction, a été convaincu par Graham Potter et son discours pas uniquement axé sur le ballon rond. Une caractéristique dont se fait l’écho Fouad Bachirou, devenu l’un des meilleurs joueurs du championnat dans l’entrejeu. « Je suis arrivé au milieu du projet peinture, racontait-il il y a deux mois dans So Foot. Un jour, je vois qu’on nous emmène dans une salle et on me dit de peindre ce que je pense, comment je vois les choses. En soi ça m’intriguait, mais je me disais aussi ‘attends, je viens de finir l’entraînement, je suis crevé, laisse-moi rentrer chez moi !’ »

Un projet culturel pour des joueurs qui peignent ou rappent

Projet peinture ? Oui. Ou flow de rap lâché devant une salle de 1000 personnes, spectacle de danse en mode Lac des Cygnes… Le club d’Östersund a mis en place un vaste programme culturel parallèlement au club de football. Une idée du président Daniel Kindberg qui a conquis Graham Potter. Aidés d’une responsable culturelle (oui oui, dans un club de foot), les deux hommes veulent mettre en place un cocon d’épanouissement pour l’effectif. Avec un spectacle de fin d’année fait par les joueurs et le staff.

« Le foot, je connaissais, mais rapper devant plus de 1000 personnes, ça me fait peur », se disait alors Brwa Nouri. Sauf que tous surmontent ce trac. Alors une fois sur le terrain, il n’y a plus guère d’intimidation au programme. Les résultats ne s’expliquent pas uniquement par cette politique pluridisciplinaire. Mais ces méthodes nouvelles y participent. « (Sur scène ndlr), vous pouvez voir qui se sent plus à l’aise dans des situations inconfortables, comment ils remédient à ça et sur quoi travailler avec eux », insiste Graham Potter sur la BBC. 

Grâce à cet ensemble, le « Barça scandinave » - qui a enregistré deux promotions successives lors des deux premières saisons de Graham Potter – a conquis la ville, dans laquelle les habitants parlent désormais de football… même s’ils « se sont habitués à nous voir gagner », regrette Fouad Bachirou. Gagner des matches en première division, gagner une première Coupe de Suède, gagner le droit de tenter sa chance en Ligue Europa pour affronter Arsenal ce jeudi en 16es de finale. Eh dire que lorsque Arsène Wenger a pris la tête des Gunners en août 1996, le Östersund FK… n’avait pas encore été créé. Il allait naître deux mois plus tard et faire sa révolution près de 15 ans plus tard.