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RETRO 2016 - Ronaldo, un Cristiano sauce Madère

Le musée à la gloire de Cristiano Ronaldo à Funchal
Le musée à la gloire de Cristiano Ronaldo à Funchal AFP

Fin d’année oblige, l’heure est aux rétrospectives. SFR Sport vous propose de revivre les grands moments de sport vécus depuis la création de son site internet au printemps dernier à travers plusieurs articles publiés au fil des derniers mois. Septième épisode ce mercredi avec Cristiano Ronaldo, le capitaine du Portugal vainqueur de l’Euro en juillet, avec un voyage sur une terre qui explique beaucoup de sa personnalité : Madère, son île natale, où l’ancien gamin aux cheveux frisés est une icône autant qu’un modèle. Sans oublier quelques critiques.

L’anecdote raconte la classique complexité des rapports îles-continent. Une certaine condescendance façon capitale-province et ses cas concrets. Hugo Pina, ancien joueur du centre de formation du Sporting Lisbonne arrivé au club quand Cristiano Ronaldo y travaillait ses gammes à 14 ans, la raconte dans Cristiano Ronaldo la biographie (éditions Hugo Sport), signé du journaliste espagnol Guillem Balague.

« Un groupe s’est mis à se moquer de son accent »

 « Il ne parlait pas comme nous car l’accent de Madère est très différent, se rappelle Pina. Il en avait un peu honte. Il raconte toujours que son premier jour d’école à Lisbonne a été un cauchemar. Il est arrivé en retard après s’être perdu, c’était déjà l’appel. Il a levé la main quand on l’a appelé et dès qu’il a ouvert la bouche, un groupe de garçons s’est mis à se moquer de son accent. Il s’est mis à transpirer, il voulait partir. Il paraît qu’il a menacé de frapper l’instituteur avec une chaise mais je n’y crois pas vraiment. Cristiano trouvait ça très étrange que les gens ne comprennent pas ce qu’il disait. Il a beaucoup pleuré et dit à sa mère qu’il voulait rentrer. Evidemment, le football a permis de les remettre à leur place. Les blagues sont rapidement passées de mode. » 

Ronaldo (5e en bas à partir de la gauche) avec Andorinha, son premier club
Ronaldo (5e en bas à partir de la gauche) avec Andorinha, son premier club AFP

La gloire, les titres, les femmes, les récompenses individuelles, les buts en pagaille. Du champagne a coulé sous les ponts et les regards ont changé. Le gamin moqué a tourné meilleur buteur (61) et plus capé (132) de l’histoire de la sélection, son leader indiscutable, rôle endossé depuis dix ans et la retraite de Luis Figo à l’issue du Mondial 2006. Le porteur d’espoirs de la nation. Lui, le Madérois. 

Dans son excellent ouvrage « non autorisé », portrait sportif, intime et psychologique de Cristiano, Balague cite un journaliste bien connu de Lisbonne : « Madère n’est pas le Portugal, c’est un monde à part. Ils sont aussi bizarres que leur accent. » « Un cousin éloigné que la famille du Portugal peine parfois à accepter », appuie Balague. L’archipel découvert au XVe siècle par Joao Gonçalves Zarco et Tristao Vaz Teixeira flotte plus proche d’Agadir que de la capitale à vol d’oiseau. Population de 270.000 habitants, diaspora de 750.000. 

Martinho Fernandes, journaliste local ami de José Dinis Aveiro, le père aujourd’hui décédé de CR7, résume l’esprit d’expatriation cher à l’île verdoyante : « Si Cristiano était resté à Madère, il n’aurait jamais réussi tout ce qu’il a réussi ». La région autonome à l’influence british prégnante, présidée par l’omnipotent Alberto Joao Jardim pendant 37 ans avant sa démission en janvier 2015, est minée par le chômage et la pauvreté avec 28.000 personnes qui dépendent de l’aide alimentaire d’Etat. 

La statue de Cristiano Ronaldo à Funchal
La statue de Cristiano Ronaldo à Funchal AFP

Le Madérien (on peut dire les deux) part souvent chercher ailleurs ce qu’il ne trouve pas chez lui, parfois de Lisbonne à Madrid en passant par Manchester. Mais il revient quasi toujours, pour passer ou pour rester, sur ce bout de terre fort en caractère. Cristiano n’échappe pas à la règle. Attaches fortes et familiales. Madère, c’est sa nostalgie.

Direction Quinta do Falcao, son lotissement d’enfance dans le quartier de Santo Antonio à Funchal (chef-lieu de l’île) où des oncles et tantes vivent toujours. Le football dans les rues étroites et escarpées, sur la plage, contre un mur, à l’école. 

L’institutrice présente ses excuses

« C’était un rebelle mais il savait écouter quand il le fallait », précise Maria Dolores Aveiro, sa mère, qui vit toujours à ses côtés et avec qui il partage une relation fusionnelle compliquant ses rapports amoureux par le jeu des comparaisons. Une institutrice de l’établissement Sao Joao de Funchal, où le futur obsédé de son image demandait toujours le premier rôle dans les activités culturelles de fin de trimestre, lui avait répété que le ballon rond ne nourrirait pas son homme. Elle présentera plusieurs fois ses excuses à sa mère et sa tante plusieurs années plus tard. 

Le foot encore et toujours jusqu’à transformer bouteille en plastique et rochers en ballon et poteau. Le foot de rue pour forger le caractère et source d’une technique magique. « Il faisait des trucs merveilleux avec le ballon, on aurait dit qu’il lui collait au pied », se souvient son voisin Adelino Andrade. « J’aimais bien regarder les gars plus vieux frimer avec le ballon et j’essayais de faire la même chose », raconte l’ancien gosse aux cheveux frisés. Le Madère de CR7, c’est aussi Andorinha, son premier club dans lequel il a débuté à 8 ans. 

La licence de Cristiano Ronaldo à Andorinha
La licence de Cristiano Ronaldo à Andorinha AFP

Son père, ancien mobilisé de guerre pour les luttes d’indépendance des colonies portugaises hanté par les images de combats au point de sombrer dans l’alcoolisme, y travaillait comme intendant. Hugo, son grand frère qui sombrera un temps dans la drogue avant d’être placé à la tête du musée à la gloire de Ronaldo à Funchal, y jouait déjà. Tout comme son cousin Nuno Viveiros, qui travaille également au musée. Et son parrain, Fernando Sousa, qui lui a offert son premier ballon, en était le capitaine de l’équipe première. Destination logique. 

Fils de l’ancien président du club, dont il est aujourd’hui le directeur sportif, et ancien coéquipier de Ronaldo en club comme dans la rue, Ricardo Santos se souvient : « Il est resté deux saisons. C’était clairement le meilleur. Il aimait aller toujours vers l’avant, dribbler et faire des passements de jambes. Il n’a pas tellement changé. »

Francisco Alonso, l’un de ses premiers entraîneurs, résume : « Il n’avait pas besoin de venir à Andorinha pour apprendre comment contrôler le ballon ou comment dribbler. C’était peut-être inné. » Grand et fin, le futur triple Ballon d’Or hérite alors d’un surnom : « le vermicelle ». 

Un autre viendra vite : « le pleurnicheur ». Comme aujourd’hui, Ronaldo ne cachait pas ses émotions sur le terrain. « A 8 ans, il montrait déjà sa frustration si on ne lui faisait pas la passe », précise Ricardo Santos. Un dernier surnom marquera son passage : « la petite abeille », rapport à sa vitesse.

Cristiano a aujourd’hui pris ses distances avec Andorinha. Quand le club lui a demandé de devenir le parrain de leur école de football, il a refusé. La conséquence d’une interview d’un dirigeant dans laquelle ce dernier faisait des remarques peu flatteuses sur sa mère. 

Un bar de Quinta do Falcao, le lotissement d'enfance de CR7
Un bar de Quinta do Falcao, le lotissement d'enfance de CR7 AFP

La suite se passera au CD Nacional, qui l’arrache au Maritimo, pourtant meilleur sur le plan de la formation, suite à un rendez-vous manqué par le directeur du recrutement du centre. Ronaldo va y rester deux saisons avant l’envol vers Lisbonne. Suffisant pour laisser des souvenirs.

« Lors d’un match, il a couru sur toute la longueur du terrain en contrôlant le ballon sans lui laisser toucher le sol », raconte Antonio Mendonça, un de ses entraîneurs au CDN. La légende gonfle souvent les exploits des idoles. Elle donne aussi un aperçu du futur. 

« Il voulait tout faire tout seul »

« Notre premier combat a été de lui faire comprendre que le football est un sport d’équipe, lance Pedro Talinhas, autre de ses entraîneurs au Nacional. Il voulait tout faire tout seul. Il se sentait au-dessus de ses coéquipiers et ne passait presque jamais la balle. Il ne comprenait pas leurs erreurs et cela créait des tensions. »

Certains joueurs du Real Madrid ou de la Seleçao doivent sourire devant ces mots… Trop étriqué pour son talent, le Nacional – où il a donné son nom au « campus » de formation – va laisser place au Sporting Lisbonne à la rentrée 1997 après un essai au printemps. 

Sa mère, d’abord plutôt réticente, accepte de le voir partir. Le départ qui va le mener au sommet de la planète foot. « Le véritable succès de Ronaldo, c’est d’être parti à Lisbonne, loin de la pauvreté, des problèmes de famille et de l’alcoolisme, juge Carlos Pereira, président du Maritimo et ami de CR7. A 13 ou 14 ans, il aurait pu devenir un autre José Dinis. » Bon joueur, Hugo n’aura pas sa chance et sera touché par une addiction à la drogue comme beaucoup de jeunes de Quinta do Falcao. Voilà pour le passé. Mais aujourd’hui, Ronaldo à Madère, ça représente quoi ? 

Le parking qui a remplacé la maison d'enfance de Cristiano Ronaldo
Le parking qui a remplacé la maison d'enfance de Cristiano Ronaldo AFP

Le portrait dressé par des journalistes locaux et relaté par Balague n’annonce rien de bon : « distant lorsqu’il revenait sur l’île, il aurait ‘‘oublié Madère’’ et n’accorderait que peu d’importance à ce qu’il avait laissé derrière lui ». Ricardo Santos pense qu’il a « tiré un trait sur cette partie de sa vie ». A Funchal, beaucoup refusent d’évoquer le plus célèbre de leurs expatriés. La rançon de la gloire dans ses aspects les plus laids ? « J’ai découvert une certaine défiance à Madère, et dans tout le Portugal, à l’égard de Ronaldo et Mendès (Jorge, son agent, ndlr), écrit Balague. Pourquoi tant de peur ? Pourquoi la seule relation possible avec ces deux hommes est-elle une relation de soumission ? » 

Certains ont profité de sa générosité

Il y a souvent de ça avec les superstars. Mais il y a relation quand même. « Madère compte pour Cristiano, reprend le journaliste espagnol dans son livre. Ses investissements ont beau ne pas encore avoir porté leurs fruits, il persiste. Il y possède une maison sur la côte et en a fait construire une seconde à proximité pour sa mère. Il a fait un don très généreux suite aux inondations de 2010 qui causèrent la mort de quarante personnes et firent plus d’une centaine de blessés. Son engagement, notamment à travers des campagnes publicitaires gratuites, permet à Madère d’améliorer sa visibilité en tant que station touristique. Il a ouvert là-bas un musée à sa gloire. » 

Une lumière contrebalancée par un côté sombre. « Ronaldo avait fait affaire avec des gens très riches qui avaient tenté de profiter de lui en lui demandant de l’argent sans respecter leurs promesses, nous apprend Balague. Dans le même temps, Ronaldo s’était rapproché de la ‘‘clique’’ la plus influente de l’île, de quoi lui garantir une certaine protection sur place. » Pas vraiment l’amour fou avec tout le monde, quoi. 

Cristiano Ronaldo reçoit la médaille du mérite de Madère en 2014
Cristiano Ronaldo reçoit la médaille du mérite de Madère en 2014 AFP

« J’ai l’impression que de nombreux Madérois sont très partagés au sujet de Ronaldo, poursuit Balague. Son succès est évidemment source d’envie, mais au-delà de cela, on ne retrouve pas à Madère la dévotion quasi religieuse que beaucoup ont pour Lionel Messi à Rosario ou pour Diego Maradona à Buenos Aires. Mais après tout, peut-être n’est-ce là que le reflet des différentes manières dont le football est vécu selon les pays. » Il n’empêche. 

Sa maison d’enfance, logement où il partageait la chambre avec son grand frère Hugo et où sa sœur Katia l’aidait à faire ses devoirs quand il ne s’échappait pas pour jouer au foot, a été détruite en 2008 sur ordre d’un maire-adjoint lassé du défilé des journalistes. Personne ne tenta vraiment de la préserver pour la postérité.

Le terrain, avec vue imprenable sur les îles Desertas, fait aujourd’hui cohabiter un petit parking et les mauvaises herbes. Pas grave. L’enfant du pays, décoré de la médaille du Mérite locale et qui a vu une statue à son effigie être érigée à Funchal, en reste l’icône.

« On le critique parfois quand ça se passe moyennement avec l’équipe nationale mais il n’est pas arrogant, témoigne dans Le Monde Rui Santos, père de Ricardo, ancien président d’Andorinha et maire de Santo Antonio depuis 2009. Il n’a jamais cessé d’être ici. Quand il parle, on sait d’où il vient. Il apprécie la cuisine typique de chez nous comme l’espetafa, les brochettes de bœuf sur tige de laurier. » 

Les jeunes d'Andorinha
Les jeunes d'Andorinha AFP

Les deux pieds sur le continent mais une partie de l’esprit sur cette île qu’il a aidé à être mieux considérée par le reste du Portugal. « Maintenant, avec de se moquer, ils font attention car on peut répondre que l’on possède le meilleur joueur du monde, conclut son cousin Nuno Viveiros dans le quotidien français. Depuis son premier Ballon d’Or, en 2008, les commentateurs des matches de la sélection ne parlent plus de Ronaldo le Madérien mais de Ronaldo le Portugais. » CR7 admet avoir cru au Père Noël jusqu’à ses 11 ans. L’année suivante, il quittait Madère. Désormais, c’est toute l’île qui croit au Père Cristiano.