"Ici Londres" : Southgate joue le jeu, joue la jeunesse

AFP

CHRONIQUE. Correspondant permanent en Angleterre pour SFR Sport, Philippe Auclair jette chaque semaine son œil d’expert sur la Premier League et le foot anglais. Aujourd’hui, focus sur le nul loin d’être nul de la sélection aux Trois Lions face au champion du monde allemand (0-0). Et les promesses qui escortent les jeunes pousses anglaises, dont certaines devraient se voir offrir une chance ce mardi face au Brésil.    

Gareth Southgate était presque guilleret à la conclusion du match nul de l’Angleterre face à l’Allemagne la semaine passée, et on le comprenait. Il y avait d’abord le soulagement de ne pas avoir été ridicule face au champion du monde, alors que pas moins de sept titulaires en puissance avaient déclaré forfait pour les Three Lions, dont le trio offensif Sterling-Alli-Kane. Ce 0-0 des plus rythmés, parfois même emballant, reflétait justement le rapport des forces au terme d’un match qui n’avait pourtant pas beaucoup promis. Cela ne l’avait pas empêché d’offrir bien des raisons de sourire au sélectionneur anglais.

Des nouveaux venus décomplexés

La principale ? Le brio avec lequel les nouveaux venus avaient justifié qu’on leur fasse appel avec, en vedette, les produits de l’académie de Chelsea, Tammy Abraham, prêté à Swansea, et Robin Loftus-Cheek, en ‘stage’ pro à Crystal Palace, plus le gardien d’Everton Jordan Pickford, qui – sauf blessure – est assuré d’aller au Mondial russe. Ce sera d’ailleurs probablement en qualité de numéro 1, devant Joe Hart, ou numéro 2 derrière…Jack Butland, qui aurait dû jouer contre le Brésil et en sera empêché par une blessure au doigt survenue au plus mauvais moment. L’autre néophyte, Joe Gomez, très à l’aise dans la défense du 3-4-3 newlook de Southgate, n’aura pas non plus déçu lorsqu’il remplaça Phil Jones.

Un poison nommé Vardy

Et les ‘plus’ ne s’arrêtaient pas là. Jamie Vardy fut aussi remuant qu’à ses plus belles heures avec Leicester. Un vrai poison qui obligea le tandem Hummels-Ginter à maintenir une concentration maximale tout au long de la rencontre. Quant à John Stones… je dirai juste que l’Angleterre tient bien un successeur à Rio Ferdinand, aussi assuré dans la relance que l’ancien Mancunien (on le savait), mais également aussi impérieux dans les duels (ce dont on avait douté jusqu’à cette saison).

Dire qu’on se lamentait il y a une semaine de cela, qu’on se disait que les affiches ronflantes préparées par la FA allaient de nouveau s’avérer des publicités mensongères. Au lieu de quoi on se frotte les mains à l’idée de voir la jeune Angleterre face au Brésil ce mardi.

Et jeune, elle le sera encore davantage à cette occasion. Encouragé par la qualité du spectacle offert à Wembley, Southgate – ancien entraîneur des U21 anglais, ne l’oublions pas – a décidé d’intégrer encore quelques-autres des héros en herbe de 2017 à son squad. 

Une génération exceptionelle

"Héros", car aucune nation n’a jamais gagné deux titres mondiaux et un titre continental la même année calendaire, comme les Anglais l’ont fait avec leurs U17, leurs U19 et leurs U20. Le Brésil avait échoué d’un rien en 2003, étant devancé d’un point par l’Argentine dans le tournoi final du Juventud de América de cette année-là. Felipe Melo, Dani Alves, Nilmar, Adriano et Fernandinho faisaient partie de ces seleçaos, pour ceux qui diraient que ces champions encore adolescents se perdent le plus souvent en route.

C’est bien une génération exceptionnelle, sans doute sans précédent, qui est en train de percer en Angleterre. Et ce n’est pas un détail si cette poussée se confirme alors que beaucoup de ces jeunes ont pour mentors quelques-uns des tout meilleurs managers aujourd’hui en activité en Premier League : Koeman (quoi qu’on ait pensé de sa seconde saison à Everton), Klopp, Guardiola et le parrain officieux de cette sélection anglaise, Mauricio Pochettino, dont la dernière offrande au football qui le fit venir de La Liga est Harry Winks, qui, à 21 ans, a tout pour devenir le futur métronome des midfields de son club et de son équipe nationale.

(Au passage, saviez-vous que des vingt-cinq derniers internationaux des Three Lions, quinze avaient joué sous les ordres du disciple de Bielsa ? ‘Poch’ mérite une médaille…)

Du jamais-vu

Trois autres ‘héros’ seront donc de la fête contre les Brésiliens :le gardien des U21 Thomas Gunn (Manchester City) et deux des piliers des world champions en U20, le milieu de terrain de Bournemouth Lewis Cook et l’avant-centre de Liverpool Dominic Solanke. D’autres, encore plus jeunes, auraient pu être appelés : Phil Foden (tout près de percer à City, dans un groupe pourtant exceptionnel) et Rhian Brewster, le trésor jalousement gardé à Anfield, soulier d’or du Mondial U17. Franchement, c’est du jamais vu.

Ceux qui rendent régulièrement visite à cette chronique sauront que cela fait un certain temps que j’essaie de mettre à la poubelle cette tarte à la crème de la ‘PL qui nuit aux jeunes’. Ah oui, bien sûr…et quel âge ont Kane, Alli, Sterling, Stones et Rashford ? Et tous les autres dont les noms ont été cités plus haut? Il fut un temps, c’est vrai, où l’obsession du résultat à tout prix, le retard technique des formateurs à l’anglaise et un certain snobisme anti-britannique aboutirent à la mise en place d’un ‘plafond de cristal’ pour les jeunes du cru dans les clubs de l’élite. Mais cet âge a passé.

A maturité en 2022

Ce coup de sang neuf a secoué le football anglais, et c’est tout à l’honneur de Southgate de jouer le jeu, de jouer la jeunesse. Hodgson lui aussi l’avait tenté, mais sans aller jusqu’au bout de ses convictions. Du coup, voilà qu’on se prend à regarder l’Angleterre d’un autre oeil, à sept mois de la Coupe du Monde. Je continue de penser que c’est en 2022 qu’on verra vraiment ce dont est capable le groupe de joueurs qui naît devant nos yeux. Mais se pourrait-il que, dès 2018…?

Après tout, pas de passé, c’est « pas de passif » et ce qui freine l’Angleterre depuis si longtemps n’est rien d’autre que la peur, cette trouille qui la prit au ventre contre l’Islande à l’Euro, au point de la paralyser. J’avais alors dit que ce dont les Anglais avaient besoin n’était pas un manager, mais un psychiatre. Mais à vingt ans ou moins, on n’a pas encore appris ce que c’est que la crainte. Le psy peut attendre. Les jeunes, eux, n’attendent plus.