<

Final Four : Pourquoi la face sombre de la NCAA ''rappelle les plantations''

Brice Johnson après la défaite de North Carolina lors du Final Four 2016
Brice Johnson après la défaite de North Carolina lors du Final Four 2016 AFP

Apothéose annuelle du championnat universitaire US de basket, le Final Four va mettre aux prises Oregon, North Carolina, Gonzaga et South Carolina ce samedi à Phoenix (en direct à partir de minuit sur SFR Sport 2). L’occasion d’étudier la question de l’amateurisme en NCAA, où les athlètes-étudiants rapportent beaucoup mais ne gagnent presque rien. Une forme de scandale que certains tentent de combattre.

Les mots de Taylor Branch frappent très fort. Mais résument la situation mieux que de longs discours. « Cette notion d’amateurisme, c’est comme si on enlevait à ces athlètes leurs droits civils de citoyens américains, écrit l’historien des droits civils, vainqueur du prix Pulitzer, dans Atlantic. Le sport universitaire rappelle à l’évidence les plantations. » Osée, la comparaison fait pourtant mouche. Car le strass et les paillettes du tournoi NCAA, conclu par le très attendu Final Four, ne doit pas faire oublier une réalité. Dans un milieu où les conférences du championnat, les facs, les coaches et les directeurs athlétiques amassent les billets verts, conséquence des performances des athlètes-étudiants, ces derniers sont les dindons de la farce.

50% des revenus pour les joueurs en NBA ou NFL, 10% en NCAA

Leur salaire ? Le règlement intégral de leur bourse universitaire, qui leur permet de se créer un avenir hors des terrains tout en vivant leur rêve de sportifs. Pour le reste, passez votre chemin. Rien. Que dalle. Officiellement, en tout cas, tant on sait que les moyens de contourner l’amateurisme sont nombreux et ont déjà défrayé la chronique. Quand on étudie la question, les chiffres font même froid dans le dos. En NBA et NFL, où les joueurs bénéficient d’un syndicat, 50% des revenus générés par le sport vont aux joueurs. En NCAA, où les droits télé du seul tournoi de basket (la célèbre March Madness) atteignent plus d’un milliard de dollars l’année, c’est à peine 10%. Le salaire moyen des coaches de foot US universitaire de Division I est lui de plus de deux millions de dollars annuels alors que celui des directeurs athlétiques de chaque fac monte plus de 500.000 dollars.

85% des étudiants-athlètes vivent sous le seul de pauvreté

Une étude estime également que malgré la bourse scolaire, 85% des étudiants-athlètes vivent sous le seuil de pauvreté, beaucoup devant même bénéficier de timbres de nourriture pour manger à leur faim ! Et les émoluments de Mark Emmert, président de la NCAA, étaient estimés à 1,9 million de dollars en 2014. Pour les joueurs qui rapportent tant, une fois la bourse utilisée à bon escient, c’est zéro. Et la comparaison avec l’esclavage de ne plus paraître si ubuesque… Zach Bohannon en trouve une autre tout autant pertinente. « Le système universitaire ressemble à celui d’un cartel classique : un groupe de concurrents qui s’allient pour empêcher les compensations des travailleurs sur le terrain avant d’utiliser les millions qui ne vont pas aux joueurs pour construire des installations luxueuses et enrichir les coaches et les administrateurs des universités », résume pour VICE cet ancien basketteur-étudiant de l’université de Wisconsin qui a beaucoup travaillé sur la question. 

Le tout avec peut-être un fond de sauce de racisme. Un lien expliqué par Nigel Hayes. Ailier de dernière année de Wisconsin, le garçon vient de disputer son dernier match en NCAA à l’occasion de la défaite des siens en huitième de finale du tournoi contre Florida (83-84). La fin d’un parcours universitaire qui l’aura vu atteindre deux fois le Final Four (2014 et 2015) mais aussi se mêler comme plaignant depuis 2014 à une action collective contre la NCAA initiée par Martin Jenkins, ancien joueur de foot US de l’université de Clemson, dans le but d’arrêter la règle de l’amateurisme pour créer un « marché libre » pour les joueurs de foot US et de basket universitaires. Le tout chapeauté par Jeffrey Kessler, avocat spécialisé dans le sport qui avait aidé les joueurs de NFL à obtenir la possibilité de devenir agents libres pour choisir leur future équipe à leur guise.

« Je ne sais pas combien d’argent j’ai rapporté à Wisconsin. Mais ça se compte en millions »

En début de saison, à l’occasion du passage de l’émission College Gameday d’ESPN sur son campus pour un match de l’équipe de foot US, Hayes avait ainsi tendu un panneau devant les caméras : « Etudiant athlète fauché – Toute aide est la bienvenue » avec sous le message l’adresse d’un compte internet pour des dons. Une opération qui lui a permis de récolter 10.000 dollars reversés à un Boys and Girls Club (organisme pour les jeunes) local. Le but ? Non pas récolter de l’argent pour lui, car il avoue ne pas être le plus dans le besoin parmi les athlètes-étudiants, mais faire passer son message. « Les athlètes universitaires méritent d’être payés, assumait-il lors de la jourmée média avant l’ouverture de la saison. Je ne sais pas combien d’argent j’ai rapporté à Wisconsin. Mais ça se compte en millions de dollars. Des participations au Final Four rapportent énormément et j’en ai disputé deux. Donc je mérite un chèque. Comme tous mes coéquipiers. »

« On ne pouvait rien s'acheter à manger »

Si certains ont critiqué son geste, un chroniqueur du journal de l’université lui conseillant de « se taire, travailler dur et jouer bien », cet étudiant en business et finance (bon élève) de 22 ans raconte combien lui et plusieurs de ses coéquipiers était obligés de ramasser tous les snacks qu’ils pouvaient trouver dans les vestiaires lors de sa première année à la face : « Nous n’avions pas d’argent, on ne pouvait rien s’acheter à manger ». Ni aller acheter une voiture ou un ticket d’avion pour revenir voir ses parents : « Je leur disais : ‘‘Hey maman, je vous aime et j’aimerais venir vous voir, mais je n’ai pas l’argent pour’’. Mais pendant ce temps-là, il n’y a plus de maillots floqués du numéro 10 (le sien, ndlr) en vente sur le campus. Pas parce qu’ils n’en vendent pas mais parce qu’ils les ont tous vendus. C’est à ce moment-là que je me suis dit qu’il y avait un problème sur ce plan. »

Activiste sur les problèmes de préjudices raciaux aux Etats-Unis, celui qui estime la valeur de sa bourse à Wisconsin à 160.000 dollars – alors que la conférence de cette fac, la Big Ten, a par exemple connu des revenus de 450 millions de dollars entre juillet 2014 et juin 2015 – n’hésite pas non plus à tirer le fil entre ce maintien persistant de l’amateurisme et le racisme en basant.  Car les athlètes-étudiants comme lui sont en majorité noirs alors que les coaches et les administrateurs sont en majorité blanc. Et ce sont ces derniers qui font les règles et contrôlent tout l’argent. « Peu importe dans quel sens vous le prenez, ce système est régressif, appuie Bohannon. Et structurellement raciste. » Dans les sondages sur le sujet, une majorité de blancs sont contre le fait que les athlètes-étudiants soient payés. Et une majorité de noirs sont pour. Une étude universitaire a même mis en lumière le fait que le ressentiment racial était l’une des principales raisons de la position majoritaire chez les blancs.

Athlète-étudiant, un terme inventé par la NCAA

Alors que le terme athlète-étudiant a été inventé par la NCAA dans les années 50 pour éviter à avoir à compenser des familles de joueurs de foot US qui étaient morts sur le terrain, l’organisation qui chapeaute le sport américain universitaire avance un argument tiré par les cheveux pour justifier le maintien de l’amateurisme. En gros, payer les athlètes compromettrait le sérieux qu’ils mettent dans leur éducation. « La majorité des joueurs sont noirs, rappelle Hayes pour bien insister sur ce point. Et vous ne pouvez pas leur faire confiance avec de l’argent ? C’est une insulte à l’intelligence et à la maturité des athlètes de prétendre que nous ne sommes pas assez responsables pour gérer notre argent, se concentrer sur le basket quand il faut et étudier. Tout cela est stupide. Les autres étudiants font un peu d’argent en travaillant dans un fast-food. Ils vont en classe mais sont payés quand même pour ce qu’ils font à côté. De mon côté, je travaille le basket cinq à six heures par jour et je rapporte des millions à mon école tout en allant en classe. Mais je ne peux pas être payé ? C’est ridicule. Comment cela peut-il être un argument ? »

« C’est du sport amateur, n’est-ce pas ? Alors pourquoi mon coach a un contrat à plus de 10 millions de dollars ? »

Entre de nombreux matches au planning décidé par et pour les télés et longs voyages pour les disputer, sans oublier les entraînements et autres obligations liées à leur statut, les athlètes-étudiants voient pourtant leur vie pencher plus d’un côté que de l’autre. « Nous sommes là pour le sport et uniquement le sport, juge Hayes. Surtout dans le basket. On est là pour gagner des matches. Et à côté de ça, si vous voulez aller en classe, vous pouvez. » Nigel ne se bat pas pour lui. Si l’action collective dans laquelle il est impliqué remporte la partie, il n’y aura pas de compensation pour le passé. Mais les futurs athlètes-étudiants concernés en profiteront. Et c’est tout ce qui compte pour lui. « C’est du sport amateur, n’est-ce pas ? Alors pourquoi mon coach a un contrat à plus de 10 millions de dollars ? Si c’est du sport amateur, pourquoi est-il payé et pas nous ? » Comment lui donner tort ? On peut en tout cas noter qu’il n’en perd pas son humour : « L’avantage, c’est qu’on ne peut pas me mettre d’amende. Personne ne peut me prendre l’argent gagné car on ne nous en donne pas ! » Voilà peut-être un moyen de convaincre la NCAA de sortir de l’époque des plantations…