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Crachats, KKK et raclées : Loyola-Chicago, un titre symbole d’une révolution sociale

Les joueurs de Loyola-Chicago lors de leur sacre en 1963
Les joueurs de Loyola-Chicago lors de leur sacre en 1963 DR/

Petit Poucet du Final Four, Loyola-Chicago défie Michigan ce samedi soir (à partir de minuit en direct et en exclusivité sur SFR Sport 2) pour une place en finale qui serait historique vu son rang à l’entame du tournoi NCAA. Mais qui ne serait pas une première pour une école sacrée en 1963 avec quatre joueurs noirs titulaires à une époque où la ségrégation raciale était encore une réalité. Retour sur un sacre qui a accompagné la révolution sociale des droits civiques aux Etats-Unis.

La trajectoire en appelle aux grandes figures de la surprise, le Petit Poucet chez nous, Cendrillon en version originale. Avec ses trois victoires à la dernière seconde, son parcours quasi irréel dans la March Madness et la désormais célèbre Sœur Jean en supportrice numéro un et chouchoute des médias, Loyola-Chicago représente la belle histoire d’un Final Four où les Ramblers défieront Michigan en demi-finale (à partir de minuit ce samedi soir en direct et en exclusivité sur SFR Sport 2) pour devenir la première tête de série numéro onze à atteindre la finale dans l’histoire du tournoi universitaire NCAA. Un retour vers le passé inattendu pour une équipe qui n’avait plus participé au tournoi depuis 1985 et qui a dû remporter le tournoi de la Missouri Valley Conference, et signer dix-sept victoires sur ses dix-huit derniers matches avant la March Madness, pour s’assurer de ne pas être mis de côté par le comité de sélection. Et dont le seul et unique titre, le seul d’ailleurs dans l’histoire de l’Illinois, remonte à 1963… avec Sœur Jean déjà là pour apprécier le spectacle. Un sacre comme un symbole d’une révolution en marche sur le plan des droits civils.

A l’heure du coup d’envoi de la finale NCAA 1963, Loyola et son adversaire, Cincinnati, vont en effet écrire un chapitre inédit. Pour la première fois dans l’histoire du championnat universitaire, la majorité des joueurs présents pour débuter le match du titre sont noirs. La conséquence des choix, très osés sur le moment, du coach des Ramblers, équipe d’un campus à grande majorité blanche, George Ireland. A l’époque, une règle non écrite mais respectée par l’immense majorité des coaches de NCAA limite à deux le nombre de joueurs noirs évoluant au même moment sur le parquet ! Pionnier du mouvement pour intégrer des personnes de couleur dans le sport universitaire, Ireland passe outre et aligne régulièrement quatre Afro-Américains en même temps dans son attaque à haut tempo dès 1961. Avant d’en titulariser quatre à partir de 1963, sept ans après que l’université de San Francisco ne soit devenue la première à en compter trois dans son cinq de départ – le mythique Bill Russell, K.C. Jones et Hal Perry – et trois ans avant le titre de Texas Western, première école sacrée avec un cinq 100% noir dont l’histoire a été racontée dans un livre et un film nommés Glory Road.

Un progressisme en avance sur son temps et qui l’honore. « Il nous a tous réuni dans les tribunes pour nous dire : ‘‘Je ne cherche pas à me faire des amis, j’en ai assez’’ », racontait John Egan, seul titulaire blanc de l’équipe, en 2013 dans un passionnant article de USA Today sur les cinquante ans du sacre des Ramblers. Voilà pour le contexte. Pour le parcours, dire qu’il aura été semé d’embûches verse dans l’euphémisme… Tout au long de la saison, les supporters adverses ne vont pas hésiter à faire parler leur racisme. Surtout dans le sud, ces Etats marqués par un long passé esclavagiste et où l’idée de la fin de la discrimination raciale avait beaucoup plus de mal qu’ailleurs à faire son chemin. « Lors d’un match, les supporters de l’autre équipe chantaient : ‘‘Notre équipe est red hot (brûlante, ndlr), la vôtre est toute noire, alors dégagez avec votre coach albino’’, se souvenait Judy Van Dyck, fille de l’entraîneur décédé en 2001, dans le quotidien américain. C’est le genre de choses auxquelles mon père et ses joueurs devaient faire face. » Les exemples se multiplient. A Houston, la foule jette du popcorn et des pièces sur les joueurs de Loyola-Chicago. A la Nouvelle-Orléans, ségrégation oblige, les joueurs blancs sont ramenés en taxi dans un hôtel pendant que les noirs… sont envoyés dans une autre partie de la ville. « On s’est fait cracher dessus, témoignait Ron Miller dans USA Today. Une fois, la balle était sortie du terrain, je suis allé la récupérer et j’ai vu une dame très bien habillée qui me regardait. Avant de me lancer une grosse insulte raciste. »

Une lettre de menaces du Klu Klux Klan arrivera également sur le bureau du coach. Sa fille la possède toujours, tel un souvenir des barrières sciemment renversées par son père. « Il n’a jamais eu le crédit qu’il méritait et je ne sais pas pourquoi, s’indignait Van Dyck il y a quatre ans. Quand le film Glory Road est sorti, on a parlé partout des cinq joueurs noirs titulaires champions mais on n’a pas souligné qu’il l’avait fait avec quatre. Tant que je serai vivante, je ferai en sorte de faire vivre cet héritage. » Celui d’un entraîneur qui tenait à naviguer à contre-courant et à défier le racisme les yeux dans les yeux. Les supporters adverses insultent ses joueurs ? Une seule consigne : gagner avec le plus grand écart possible pour leur donner une leçon. Avec, plus tard, une déclaration choc qu’on lui attribuera : « Je leur ai mis dans la gueule. J’avais vingt ans d’avance sur mon temps et je voulais les réveiller pour leur faire respirer l’odeur du nouveau café. » Discours puissant pour raclées à administrer. « Vu comme le public se comportait avec nous dans certains matches, c’était important de marquer le coup », insiste Les Hunter. Au premier tour du tournoi NCAA, cela donnera une victoire… 114-42 sur Tennessee Tech, toujours aujourd’hui le plus gros écart dans l’histoire de la compétition.

Le tour suivant va virer au symbole dans le symbole. Face à Loyola se dresse Mississippi State. Problème ? A l’époque, l’Etat du Mississippi possède une loi interdisant les événements sportifs ouverts aux personnes de couleur, qui concerne également les compétitions auxquelles pouvaient participer les équipes en partie financées par de l’argent public, ce qui a privé Mississipi State de plusieurs compétitions – championne de la Conférence SEC en 1959, 1961 et 1962, l’école avait chaque fois été remplacée par Kentucky dans le tournoi NCAA en raison de cette loi. Mais cette année-là, les Bulldogs sont déterminés à se mesurer au reste du pays. Billy Mitts, sénateur de l’Etat, obtient pourtant une injonction temporaire d’un juge leur interdisant d’y participer avec l’approbation du gouverneur ségrégationniste Ross Barnett. Qui se justifiera via CBS dans une sortie à faire vomir avec le recul : « Ce n’est dans l’intérêt ni de l’université, ni de l’Etat du Mississippi, ni des deux races ». Mais un plan concocté par Dean Colvard, président de l’école, et James McCarthy, le coach, permettait de sortir l’équipe des frontières de l’Etat en pleine nuit avant l’arrivée de l’injonction, une deuxième « équipe » composée de jeunes et de remplaçants étant même envoyée vers un avion privé pour tromper les autorités.

Direction East Lansing, dans le Michigan, cadre des rencontres de la Mideast region du tournoi NCAA où le deuxième tour face à Loyola-Chicago attend les Bulldogs. Avec un cliché pour l’histoire. Juste avant le match, le capitaine de Mississippi State, Joe Dan Gold, s’avance dans le rond central pour serrer la main de Jerry Harkness, capitaine et meilleur marqueur des Ramblers, qui ne jouait pas au basket avant sa dernière année de lycée par peur de l’échec (« J’étais pauvre et ma famille vivait grâce aux aides sociales, je ne voulais rien rajouter qui puisse être négatif »). Près de cinquante an plus tard, en 2011, la photo accompagnera le cercueil de Gold dans des funérailles auxquelles assistera Harkness. « Cela m’a fait craquer et on a tous pleuré avec sa famille, raconte-t-il pour USA Today. Je n’aurais jamais manqué ça car je sais qu’il serait lui aussi venu à mon enterrement. » La suite du tournoi sera moins nimbée de dramaturgie sociale. Illinois écarté en finale régionale, Loyola-Chicago défie Duke au Final Four pour une place en finale. Une victoire sur les Blues Devils plus tard, Cincinnati se dresse sur la dernière marche avant le titre. Une université double tenante du titre NCAA et forcément ultra favorite pour réaliser la passe de trois.

Avec treize de leurs quatorze premiers tirs ratés, et encore quinze points de retard à quatorze minutes de la fin, les Ramblers débutaient mal et semblaient destinés à voir les Bearcats rafler une nouvelle couronne. Mais le réveil offensif de Harkness – qui avouera ensuite avoir eu beaucoup de mal à trouver le sommeil la veille – et le faux rythme imposé par Cincinnati vont les remettre dans le match. Jusqu’à ce panier de l’égalisation signée Harkness, avec une polémique sur un possible marcher pour Miller, qui envoyait tout le monde en prolongation. Où Vic Rouse réussissait une claquette sur un rebond à la dernière seconde pour offrir le sacre à Loyola-Chicago. Un titre qui n’empêchera pas le dédain : Art Heyman, un joueur blanc de Duke, sorti par les Ramblers en demie, est élu meilleur joueur du Final Four… « J’étais le meilleur marqueur et le meilleur rebondeur de l’équipe championne sur ces matches, rappelait Les Hunter pour USA Today, alors comment comprendre qu’ils lui donnent ce trophée ? »

Invités à la Maison Blanche par Obama en 2013

Le temps a fait son œuvre et une telle hérésie à connotation raciale n’existerait heureusement plus. Mais les souvenirs restent, impérissables, ineffaçables, à jamais gravés. « C’était la première opportunité pour l’Amérique de voir ce que serait le futur du basket, estimait Hunter dans USA Today. Savoir qu’on a participé à cette construction, même un petit peu, est très spécial. » Et Miller d’enfoncer le clou en expliquant combien le temps a permis aux Ramblers de l’époque de réaliser la portée de leur parcours : « Le truc quand on marque l’histoire, c’est qu’on ne s’en aperçoit pas pendant qu’on le fait. Mais voir qu’on m’en parle encore cinquante ans plus tard me prouve combien j’ai pris part à quelque chose d’important, une petite pierre dans un grand mouvement qui traversait le pays. » Cinquante ans plus tard, en 2013, Barack Obama invitera les survivants de l’équipe à la Maison Blanche pour commémorer l’anniversaire de cette victoire symbole d’une révolution sociale. Le film Road Glory a mis la lumière sur Texas Western et l’aventure de 1966. Ireland et ses joueurs de Loyola-Chicago, précurseurs trois ans plus tôt, la méritent tout autant.