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Ocala : Lamaze, un maudit en or

Panoramic

Aligné ce dimanche dans l’équipe canadienne pour l’étape de Coupe des Nations d’Ocala (19h sur SFR Sport 3), Eric Lamaze figure encore dans le top 15 du classement mondial… malgré les très hauts et les très bas que le cavalier de 49 ans a connus dans sa carrière. Un destin aussi fabuleux qu’il fut sombre, pour un homme qui a surmonté tant d’épreuves. 

C’est une image gravée dans les têtes de nombreux amateurs de jumping qui étaient, ce 6 novembre 2011, devant leur télévision pour regarder la quatrième étape de la Coupe du monde. Vérone n’avait ce jour-là rien de romantique. En selle sur son fidèle Hickstead, ce crack avec lequel il a remporté l’or olympique en individuel à Pékin, Eric Lamaze achève un parcours à quatre points. Tandis qu’il se dirige vers le paddock, le cavalier sent son cheval tanguer, s’affaisser puis s’écrouler aux abords d’un droit. Tétanisé, le Canadien ôte les rênes et attend du soutien. 

Hickstead, son crack mort sous sa selle

Il n’y avait rien à faire. Sous le regard de spectateurs médusés ou en pleurs, ce cheval considéré comme le « meilleur du 21e siècle » s’éteint, victime d’une rupture aortique en pleine compétition. « C’était le cheval de ma vie, ne cessera de répéter Eric Lamaze, notamment dans un entretien à CNN en novembre dernier. Il m’a offert les plus grandes victoires, celles dont rêvent tous les cavaliers. Vous regardiez dans ses yeux et vous saviez. » L’or en individuel et l’argent par équipe à Pékin, une deuxième place en finale Coupe du monde 2011 et le sentiment d’un duo invincible. 

« Ce n’est pas comme casser un manche de hockey ou une raquette de tennis »

« C’est difficile pour moi de me souvenir seconde après seconde de l’accident, mais je suis certain qu’en s’écroulant, il a fait attention à ne pas me blesser, tentait d’expliquer Eric Lamaze à Grand Prix Magazine après la tragédie. Ce que font les chevaux pour nous est incroyable. Ils deviennent un membre de la famille. Ce n’est pas comme casser un manche de hockey ou une raquette de tennis. Nous devenons très proches de ces animaux. Un cheval comme Hickstead a changé ma carrière, il était tout pour moi. » Au point que le cavalier a envisagé de prendre sa retraite à la mort de son crack, à qui tout le plateau rendra hommage durant des semaines. 

PANORAMIC

Le retour à la compétition sera difficile. Présent au Gucci Masters en décembre avec Coriana Van Klapscheut, il signe une deuxième place qui n’avait rien d’un lot de consolation. Le cœur reste meurtri. « C’est quelque chose qui restera gravé dans ma tête pour toujours, poursuivait-il il y a trois mois sur CNN. Le dernier souvenir que j’ai (de lui), c’est qu’il a trébuché, s’est effondré et s’est assuré que je n’aurais rien. C’est aussi triste que cela. » Une douleur immense pour un cavalier, pratiquant d’un sport vraiment pas comme les autres. Et une déchirure de plus sur un cœur déjà en mille morceaux. 

Parents drogués, tutrice alcoolique, l’équitation en éclaircie

La carrière d’Eric Lamaze est aussi belle que chaotique. Repéré dans ses jeunes années par Diane Dubuc, instructeur émérite qui lui fait peu à peu oublier le tennis (son premier attrait), le Canadien ne songe pas une seconde devenir professionnel. « Pour le tennis, il fallait beaucoup s’entraîner, souvent tôt le matin, alors que quand on est gamin, on aime bien s’amuser, expliquait-il avec malice dans Le Temps en 2009. L’équitation, je trouvais cela plus amusant, mais je n’avais pas l’intention d’en faire mon métier. » Il rend service pour pouvoir monter, entre curage de boxes et coups de balai dans les allées. Il n’est pas question de dépenser des fortunes pour pratiquer l’équitation. Ses proches n’en ont pas les moyens. 

Le gamin est meurtri dans sa chair dès sa naissance. Fils d’un couple de parents paumés et drogués, le jeune homme se voit confié à sa grand-mère… accro à l’alcool. « L’école n’était pas bonne pour moi. Ma mère n’était pas bonne pour moi, résumait-il il y a près de neuf ans, plein de pudeur. Rien n’allait bien et je n’avais rien à perdre. Je suis parti à l’aventure. » A 18 ans, il se jure d’arrêter la drogue dans laquelle il est tombé pour assouvir ce rêve équestre nouveau. Très doué, il grimpe les échelons, intègre l’équipe canadienne de jumping en 1993. Il a 25 ans et un avenir brillant devant lui. Le coup de massue viendra trois ans plus tard.

Deux contrôles positifs, banni à vie… avant la rédemption

1996. Alors qu’il est qualifié pour les Jeux Olympiques d’Atlanta, Eric Lamaze est contrôlé positif à la cocaïne. Devenu un paria, il se voit suspendu quatre ans, peine finalement réduite à sept mois par un juge du Centre canadien pour l’éthique dans le sport, qui lui trouve des circonstances atténuantes du fait de ses antécédents familiaux. Trois ans plus tard, en pleine reconstruction, le Canadien prend le bronze par équipe aux Jeux Panaméricains et à dans son piquet de chevaux un crack nommé Millcreek Raphael. Sydney est en vue.

Les Jeux Olympiques 2000, il ne les fera pas. Contrôlé positif à l’éphédrine, Eric Lamaze reçoit la sanction suprême : banni à vie des compétitions de sports équestres. Il plaide l’absorption par mégarde, fait appel, entre en dépression, replonge dans la cocaïne… un cauchemar. Le même juge qui l’avait aidé l’année précédente le reprend en charge, avance de nouveau les circonstances atténuantes et lui permet de revenir à la compétition. S’il le souhaite. « Mon entourage ne voulait pas que j’arrête la pratique d’un sport que j’aimais tant », confiera-t-il dans la presse suisse plus tard. Il se remet en selle. 

Hickstead, un coup de foudre et de l’or

La reconstruction est longue et prend son essor en 2005, au moment de son coup de foudre pour un petit étalon (1,60m) plein d’avenir. C’est évidemment Hickstead. Il est tempétueux, il a ses humeurs, ses démons intérieurs. Comme son cavalier. Une troisième place du très prestigieux cinq étoiles d’Aix-la-Chapelle en 2006 et une année 2007 faite du bronze en individuel et de l’argent par équipe aux Jeux Panaméricains lui servent de montée en puissance vers le chef d’œuvre de 2008 et cette médaille d’or à Pékin (ou plutôt Hong-Kong, où les épreuves équestres étaient délocalisées pour des questions de pollution). Eric Lamaze devient le premier Canadien de l’histoire champion olympique en équitation, sous le regard des favoris Meredith Michaels-Beerbaum ou Rodrigo Pessoa.

« Ce titre est la cerise sur le gâteau, cela valait le coup d'attendre », expliquait alors le cavalier de 40 ans. Une jolie revanche. Et une histoire d’amour qui s’achèvera en 2011, brutalement, après avoir touché du bout des doigts la finale Coupe du monde (deuxième place) quelques mois plus tôt. Rien n’est pareil depuis, mais il faut avancer. Surmonter un obstacle de plus. Les victoires sont moins flamboyantes mais il reste sur un beau succès dans le Grand Prix cinq étoiles de Barcelone l’an dernier. Reste à conquérir la Coupe des Nations.