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Le cas Bradley Wiggins : les AUT, un permis de se doper ? (4/4)

Bradley Wiggins lors du Tour 2012
Bradley Wiggins lors du Tour 2012 AFP

Un mois et demi après les premières révélations des Fancy Bears, groupe de hackers qui ont piraté l’Agence mondiale antidopage et dévoilé les autorisations à usage thérapeutique de plus d’une centaine de sportifs olympiques, RMC Sport vous avait proposé en novembre 2016 une enquête fouillée sur la face cachée (et sombre) du système des AUT. Le quatrième et dernier volet explorait le cas du cycliste Bradley Wiggins, vainqueur du Tour de France 2012 dont les injections de triamcinolone (corticoïde) avant cette Grande boucle victorieuse (et en 2011 et 2013) se retrouvent au cœur du rapport de la commission parlementaire très accusatoire envers l'équipe Sky et son ancien coureur dont les conclusions ont été publiées ce lundi par la presse britannique. L'occasion de revenir sur les possibilités de dopage caché offertes par les AUT dans le cas de Wiggins.

Pour mieux comprendre combien le système des AUT peut laisser la porte ouverte à un possible dopage, Bradley Wiggins offre un cas d’école. Vite placé au cœur de la polémique, le Britannique a été sommé de s’expliquer devant la presse de son pays au sujet des documents sortis par les Fancy Bears. Qui soulèvent de nombreuses questions. Les combos pris entre fin 2008 et fin 2009 de salbutamol, formoterol, budesonide et flucticasone, molécules utilisées dans la gestion de l’hyperréactivité bronchique d’effort (pathologie improprement appelée asthme d’effort et qui touche entre 30 et 40% des athlètes, surtout dans les sports d’endurance tels que le cyclisme ou la natation, pas aidés sur ce plan par les environnements dans lesquels ils se pratiquent), « peuvent aussi servir pour bidouiller » dixit le rhumatologue Gérard Guillaume. Mais ce sont surtout ses trois AUT pour des injections de triamcinolone acetonide, datant de juin 2011, juin 2012 et mai 2013, qui inquiètent. 

Sir Bradley Wiggins a expliqué les avoir réalisées pour gérer des allergies au pollen dont il souffrirait depuis 2003. Problème ? Les trois injections de cette molécule bien connue dans le peloton, où elle sévissait déjà dans les années 70 sous le surnom de « Kéké » (diminutif de Kenacort, le nom du médicament), ont été effectuées juste avant des grands Tours de trois semaines : la Grande Boucle en 2011 et 2012 (il a remporté cette dernière édition), le Giro en 2013. « C’est le timing systématiquement réclamé par les athlètes », explique Gérard Guillaume. Et l’ancien médecin de l’équipe cycliste FDJ de 1999 à 2015, qui refuse de se prononcer sur des cyclistes dans son rôle d’expert mandaté par l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) pour les demandes d’AUT « pour éviter les conflits d’intérêt », de poursuivre : « Pourquoi ? La triamcinolone est un cortico à effet retard. Son action va donc se prolonger au moins sur les trois semaines du Tour. J’ai eu ce coureur (Wiggins, ndlr) dans mon équipe (en 2002 et 2003). A l’époque, il n’avait pas d’asthme ou d’allergie. Je ne connais pas son dossier médical actuel mais ce qui est sûr, c’est que le fait d’avoir eu une injection de Kenacort avant le départ du Tour a boosté ses performances. »

Jouer avec les règlements pour les contourner

Dans son livre Secret défonce, l’ancien cycliste Erwann Menthéour avouait s’en être injecté à la même posologie que celle affichée sur les AUT de « Wiggo », soit 40 mg en une fois, juste avant une course de trois semaines. Et en avoir ressenti les effets durant toute l’épreuve. On peut même faire mieux. « Dès lors qu’il y a une AUT pour une injection, personne n’empêche l’athlète d’en faire une autre en cours d’épreuve, estime Gérard Guillaume. Ça ne se verra pas. » Michael Rasmussen, « poulet » (son surnom) danois aux hormones viré du Tour 2007 en raison de ses pratiques et convaincu de dopage, a expliqué avoir déjà utilisé une AUT pour 40 mg de triamcinolone en s’injectant 8 mg par 8 mg avant les grosses étapes. « Quels vont être les effets ergogéniques (se dit de substances qui augmentent les performance, ndlr) de 8 mg de corticoïdes ? Ils ne vont pas être très importants », estime Xavier Bigard, professeur agrégé du Val-de-Grâce et conseilleur scientifique du président de l’AFLD (Bruno Genevois) qui chapeaute l’expertise des demandes d’AUT pour l’agence. Mais ils sont tout de même là. « De là à en conclure qu’on a là le moyen de se doper en toute légalité, je refuse de souscrire à cette conclusion-là », poursuit-il. D’autres le font pour lui. « Il peut donc y avoir des manipulations, pointe Gérard Guillaume. Par exemple, on peut utiliser sans AUT une crème, un spray à base de triamcinolone, et en profiter pour obtenir une prescription d’une triamcinolone qu’on peut faire en intramusculaire. Comme les voies d’administration ne sont toujours pas détectées, on peut tricher de cette façon. » Existe aussi la possibilité des micro-doses : se faire prescrire un médicament corticoïdien banal puis utiliser sa version lourde en petite quantité.

Bref, jouer avec les règlements pour les contourner dans une sorte de retour vers le passé basé sur les connaissances du présent. « Comme tous les efforts ont été orientés sur la détection de l’EPO, des hormones et de ce genre de produits, tout d’un coup, ça devient beaucoup plus difficile de les manipuler, explique l’ancien médecin de la FDJ. Il y a plus de risques, même avec des micro-doses, donc on se tourne à nouveau vers les corticos. Mais comme on a eu une bonne éducation, on essaie de les avoir d’une façon légale. Et après, on s’arrange avec la légalité. » Difficile, donc, de ne pas s’interroger sur les AUT de Wiggins. Même son ancien coéquipier Chris Froome, qui a bénéficié d’AUT pour de la prednisolone en 2013 et 2014 (l’histoire était connue avant les Fancy Bears) pour soigner des « inflammations asthmatiques » mais évoque à ce sujet « une amélioration des performances négligeable » (donc là quand même), a avoué au site Cyclingnews que « des questions rest(aient) ouvertes sur ses symptômes, le choix du traitement et les éventuelles améliorations des performances engendrées ».

Chris Froome (à gauche) et Bradley Wiggins
Chris Froome (à gauche) et Bradley Wiggins AFP

Ancien coureur devenu directeur de Sky en 2011, Nicolas Portal tient à répéter que « Brad a respecté les règles » mais semble tout de même pas loin de lâcher son ancien poulain : « Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé avec sa santé. Est-ce qu’il était capable de le faire ? En avait-il besoin ou pas ? C’est à lui d’y répondre. » Manager de la Sky, Dave Brailsford a préféré faire l’autruche en affirmant ne pas avoir été au courant que « la triamcinolone avait des effets dopants ». Gérard Guillaume s’en amuse : « Je ne suis pas dans sa tête mais c’est écrit partout… » A Rio, où il a remporté son quatrième titre olympique sur piste, Wiggins a également été vu en train d’utiliser un inhalateur style Ventoline pour son hyperréactivité bronchique d’effort. « Ça peut aussi servir de masquant, selon la nature de la molécule de cortico utilisée, pour en prendre autrement », rappelle Gérard Guillaume. Pierre Bordry, ancien président de l’AFLD, pousse la problématique encore plus loin dans L’Express : « Certains corticos associés à une faible dose d’EPO peuvent servir de masquant : on ne voit pas l’EPO au contrôle ».

Face au problème des corticos dans le cyclisme, dans leur gestion d’un possible dopage comme sur le plan de la santé du sportif, la voie de la raison émane sans doute du MPCC (Mouvement pour un cyclisme crédible), association réunissant les équipes françaises et quelques étrangères (en tout, sept du World Tour), qui apporte des réponses claires à cette question. « Tout coureur qui, du fait de son état de santé, nécessiterait un traitement de cortisone par voie générale se verra obligatoirement prescrire un arrêt de travail et de compétition de 8 jours minimum, peut-on lire sur leur site internet. (…) La reprise de compétition se fera sous réserve d’une vérification de cortisolémie normale. (…) Les infiltrations de corticoïdes, qui ne requièrent pas d'AUT, seront obligatoirement validées par le médecin responsable de l'équipe, qui prescrira obligatoirement 8 jours minimum d'arrêt de travail et de compétition et un contrôle de cortisolémie. En cas de cortisolémie anormalement basse, la reprise de la compétition se fera après 8 jours de repos minimum supplémentaire et retour à la normale de la cortisolémie. » « C’est du bon sens médical de demander à un athlète qui doit bénéficier d’un traitement agressif d’être au repos, confirme Gérard Guillaume, proche du MPCC par son passé à la FDJ. Si la cortisolémie est trop basse, il y a un risque d’insuffisance surrénale aigue en cas d’accident ou d’acte chirurgical. » 

L'exemple à suivre du MPCC

Professeur de biophysique à la faculté de pharmacie de Montpellier et spécialiste du dopage, Michel Audran surfe sur la même position : « Si c’est un phénomène inflammatoire articulaire, je suis d’accord, il faut arrêter le sportif et on attend qu’il récupère. On ne calme pas la douleur pour laisser concourir le sportif qui va aggraver ce phénomène. » Alors, tous au MPCC pour éviter les ambiguïtés ? Certains réclament un mouvement plus global. « Il faudrait une unité que tout le monde respecte, pas un seul groupe isolé », avance Nicolas Portal, directeur sportif de l’équipe Sky qui n’adhère pas au MPCC (Wiggins et Froome n’auraient pas pu courir juste après leurs AUT si c’était le cas). Le MPCC reste tout de même le symbole de prises de position fortes qui vont dans le bon sens. « Il faudrait que ce soit fait au niveau mondial mais tout le monde ne partage pas l’opinion des Français au sujet des corticoïdes », calme Michel Audran, qui explique aussi que le recours aux anti-inflammatoires non stéroïdiens n’est pas plus développé en raison de prix plus bas pour les corticos et de la nécessité d’une « égalité d’accès au niveau des substances » entre les pays riches et les moins développés. 

Dans le débat clivant des corticos, chacun cherche une solution sans vraiment la trouver. « On pourrait réfléchir à mieux clarifier les critères d’autorisation ou d’interdiction et envisager d’interdire toutes les voies d’administration de corticoïdes au minimum jusqu’à deux-trois jours avant une compétition », propose Xavier Bigard. « Le CIO doit taper fort et contraindre, exige Gérard Guillaume. Il a des responsabilités à prendre. Mais tous ces organismes internationaux sont aux mains des Anglo-Saxons (ce que réfutent certains experts même si la plupart le confirment, ndlr), qui ont une approche beaucoup plus complaisante des corticos. Quand on avait sollicité l’AMA pour leur dire qu’il fallait arrêter avec tout ça, on nous avait répondu que si on voulait mettre tout ça en place, c’était une telle usine à gaz que c’était irréalisable. Voilà, ils ont donné la réponse. » Le débat reste ouvert. Wiggins et la Sky, eux, n’en ont pas fini avec la polémique avec la publication par la presse britannique ce lundi des conclusions du rapport sur l'enquête de la commission "digital, culture, média et sport" qui vont dans le sens d'un dopage déguisé

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