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AUT : le cas Serena Williams ou le flou autour des corticoïdes (3/4)

Serena Williams
Serena Williams AFP

Un mois et demi après les premières révélations des Fancy Bears, groupe de hackers qui ont piraté l’Agence mondiale antidopage et dévoilé les autorisations à usage thérapeutique de plus d’une centaine de sportifs olympiques, RMC Sport vous propose une enquête fouillée sur la face cachée (et sombre) du système des AUT. Troisième volet avec le cas Serena Williams, ancienne numéro 1 mondiale du tennis féminin, et les interrogations autour des conséquences d’un traitement aux corticoïdes en pleine compétition.

L’affaire vite dégonflée du Racing 92 a remis ce mot au centre des débats. Vieux compagnons des pratiques dopantes, les corticoïdes se révèlent omniprésents dans les AUT publiées par les Fancy Bears. Plus de la moitié des 127 dossiers de sportifs hackés les concernent, dont 43 pour les seules prednisone-prednisolone, des anti-inflammatoires que l’on retrouve notamment dans les AUT de Serena Williams.  Si l’on évoque la désormais ex-numéro 1 mondiale du tennis, c’est parce que le schéma de timing de ses AUT sur l’année 2014 représente un cas d’école des questions troublantes posées par l’utilisation des corticoïdes dans le sport de haut niveau.

Alors qu’elle n’a plus joué depuis le 21 février, l’Américaine se voit accorder une AUT pour de la prednisone, 20 mg une fois par jour par voie orale, du 12 au 19 mars. Puis du 21 au 30 pour le même produit et la même posologie. De retour sur les courts le 20 mars à Miami, elle remporte le tournoi le 29, alors que son AUT court toujours, en ayant perdu un seul set sur la compétition et sans évoquer la moindre blessure avant de parler d’une « gêne à la cuisse » la semaine suivante. 

Un mois et demi plus tard, le schéma se fait encore plus précis. Blessée à la cuisse gauche au premier tour à Madrid, le 4 mai contre la Suissesse Belinda Bencic, la petite sœur de Venus affiche un gros bandage dès le lendemain. Le 7, elle se voit accorder une AUT pour de la prednisone, encore 20 mg une fois par jour par voie orale, autorisation courant jusqu’au 21. Deux jours plus tard, la douleur trop forte, elle abandonne avant son quart contre la Tchèque Petra Kvitova et évoque l’obligation de « (s)e reposer et (s)e soigner ». « Mais je guéris vite », ajoute-t-elle. On la retrouve en compétition dès le 14, à Rome, la cuisse moins gênante puisqu’elle va triompher en ne concédant qu’une seule manche sur le tournoi avec une finale remportée le 18. Soit encore dans le créneau de son AUT. Et l’interrogation de surgir : une fois sa blessure au moins assez résorbée pour pouvoir s’aligner à Rome et battre les autres meilleures joueuses de la planète, Williams a-t-elle pu profiter d’un avantage sur la concurrence en jouissant toujours de son traitement aux corticos ? Autrement dit : les deux questions auxquelles les experts chargés de valider ou non les demandes d’AUT, à savoir la nécessité du traitement et le fait qu’il n’améliore pas les performances, n’ont-elles pas basculé vers la négative avant la fin de la période de ses AUT ?

Contacté par RMC Sport, le responsable de l’antidopage à la Fédération internationale, Stuart Miller, nommé directeur du développement Intégrité et Développement fin 2015 et dont le nom figure sous la mention « autorisée par » sur les AUT de l’Américaine, préfère esquiver : « Je ne commente pas les cas particuliers ». Celui qui n’est « pas un docteur médical » mais qui chapeaute le processus des expertises d’AUT pour les circuits ATP et WTA, soit « autour de 100 cas par an, dont environ 60% approuvés », ne « sait pas » si un traitement aux corticoïdes pourrait donner un avantage au sportif ou à la sportive concerné(e) une fois la blessure moins prégnante. Mais précise qu’une AUT « peut être retirée avant son expiration si le joueur ou la joueuse ne remplit plus ses conditions ». Alors, est-ce le cas dans notre exemple ? « Quand on voit ce schéma, il y a bien un soupçon qu’elle ait pu bénéficier d’un côté euphorisant », confirme un grand spécialiste de la lutte antidopage qui préfère garder l’anonymat pour ce cas sensible. « Il n’y a même pas à se poser la question, c’est indiscutable, tranche le rhumatologue Gérard Guillaume, ancien médecin de l’équipe cycliste de la Française des Jeux qui fait partie des experts mandatés par l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) pour les demandes d’AUT. Ce n’est pas un hasard si tous sports confondus, les athlètes sont à la recherche de moyens de bénéficier de corticothérapie depuis des années. Pour accorder une AUT, on nous demande notamment : est-ce que le produit en question n’améliore pas la performance ? Cette condition n’est pas remplie. Il n’y a pas la moindre ambiguïté. » Et d’ajouter : « Les traitements de corticos par voie orale sur 15 jours, c’est déjà tiré par les cheveux… »

« Quelle que soit la dose, il y a un bénéfice »

Tout le monde ne partage pas cet avis. « Ce n’est pas de la langue de bois mais tant que je n’ai pas vu l’état de sa cuisse et de la lésion, je ne peux vous dire si c’est bien ou si c’est mal, explique Xavier Bigard, professeur agrégé du Val-de-Grâce et conseiller scientifique du président de l’Agence française de lutte contre le dopage (Bruno Genevois). Il n’est pas exclu qu’il ait fallu prolonger le traitement de corticoïdes jusque-là pour assurer la fin de la cicatrisation. Seul son médecin était apte à prendre cette décision. Et 20 mg par jour par voie orale, c’est trop peu pour avoir un effet euphorisant. » La fiche notice de cette molécule pour la même posologie et la même voie d’administration, dans sa version commercialisée par le laboratoire Biogaran, évoque pourtant la chose dans les « effets les plus fréquemment rencontrés » : « excitation, euphorie ». Alors, véritable effet dopant, les corticos ? Un expert raconte combien certains patients peu sportifs en ont vanté les bienfaits sur leurs inédites prouesses athlétiques. « Ça s’accompagne toujours d’un effet d’amélioration de la performance, poursuit Gérard Guillaume. Dans tous les cas. C’est un excitant mais aussi et surtout un défatiguant et un stimulant de la performance. Quelle que soit la dose, il y a un bénéfice. » Xavier Bigard apporte un bémol au dernier détail : « Seulement quand ils sont présents dans des quantités importantes ». 

Dans les AUT des Fancy Bears, les cas d’interrogations similaires se multiplient. Mahe Drysdale, par exemple, a-t-il pu bénéficier ne serait-ce que d’un très léger avantage sur la fin de son AUT accordée du 19 juillet au 31 août derniers pour la fluocortolone (médicament : Ultraproct), corticoïde anti-inflammatoire administré par voie rectale et utilisé pour les problèmes de type hémorroïdaires (il avait déjà bénéficié de trois AUT similaires, une en 2016 et deux en 2015, dont une pile pendant les Mondiaux), pour garder son or olympique du skiff (aviron) en battant à la photo-finish son grand rival croate Damir Martin le 12 août à Rio ? A l’issue de son succès, il avait déclaré s’être « senti parfaitement bien toute la semaine mise à part une grosse nervosité avant la course ». Même sous le sceau de la légalité, les contours de l’éthique se brouillent. Au-delà des nuances déjà présentes parmi les experts français se dessine une nouvelle fois une différence d’approche avec les Anglo-Saxons, pour qui le corps humain (qui sécrète naturellement ces hormones) s’autorégule. « L’effet euphorisant des corticoïdes, qui a été mis en évidence sans problème chez l’animal, est assez discuté par les Anglo-Saxons chez l’homme », pointe Michel Audran, professeur de biophysique à la faculté de pharmacie de Montpellier.

Les plans philosophique et médicamenteux tendent à la même divergence. « Les Anglo-Saxons ont plutôt, d’une manière générale, un souci d’efficacité : on a des médicaments, il faut être efficace beaucoup plus rapidement, analyse Xavier Bigard. En France et dans les pays occidentaux ou latins, on est peut-être un petit peu plus respectueux du temps de repos, on va utiliser plutôt des doses moins importantes, on est moins pressé et on a moins de pression. » Un écart de vue qui se retrouve encore dans documents de Serena Williams. Le 5 juin 2015, à la veille de sa finale de Roland-Garros remportée contre la Tchèque Lucie Safarova, l’Américaine se voit accorder une AUT pour de la prednisolone par voie orale (40 mg en 2x20 mg une fois par jour du 5 au 7, 20 mg une fois par jour du 8 au 10). La faute à une grosse grippe attrapée en seconde semaine. Tremblotante, congestionnée, touchée par une fièvre à 38,5°, celle qui était alors numéro 1 mondiale se sent « comme un zombie » avant sa demie contre la Suissesse Timea Bacsinszky. Elle s’impose au courage avant de s’écrouler dans les vestiaires, recroquevillée sur un banc et en sanglots. La prednisolone aidera à lui redonner les forces nécessaires pour aller gagner la finale. 

Quelques mois plus tard, elle affirmera pourtant dans les colonnes de Sports Illustrated n’avoir pas pu prendre de médicament avant la finale (au point d’imaginer un forfait) par peur d’un problème lors du contrôle antidopage. Au-delà du storytelling à l’américaine, reste une interrogation : cette prescription de corticoïdes était-elle vraiment la plus appropriée pour une grippe même très sévère ? « Ce qui a été utilisé dans ce cas ne représente pas un traitement habituel », a expliqué Jacques Ménétrey, chef de l’unité d’orthopédie et traumatologie du sport aux Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG), dans les colonnes du quotidien suisse Le Matin. Si les spécialistes français consultés sont moins catégoriques, arguant que les corticos peuvent servir pour un spectre très large de pathologies, ils confirment que ce choix n’était pas forcément le plus approprié pour un traitement initial. « Pour moi, c’est le dernier recours, jamais le premier, tranche Gérard Guillaume. Et à efficacité équivalente, je préfère utiliser d’autres techniques. » Tout l’inverse d’un Andre Agassi qui utilisait tellement les infiltrations pour soigner ses bobos qu’il avait avoué à l’issue de sa carrière avoir hésité à appeler son chien… « Cortisone ».

« Pourquoi les corticos ne sont-ils pas interdits en permanence ? »

Entre l’influence d’une certaine école pour libéraliser les corticoïdes, à l’image de l’Australien John Orchard, professeur de médecine sportive à l’université de Sydney, qui a publié une étude en 2008 réclamant qu’on les retire de la liste des produits prohibés par l’AMA, et celle d’une autre qui préférerait les limiter, à l’image de la volonté du président de l’AFLD (Bruno Genevois) de les faire interdire de la façon la plus large possible, un grand n’importe quoi s’est organisé dans la façon d’aborder le sujet sur le plan de la lutte antidopage. Les corticos sont interdits en compétition par voie générale (orale, intraveineuse, intramusculaire ou rectale), pour laquelle ils nécessitent une AUT, mais autorisés par voie locale (articulaire, tendineuse, cutanée et inhalée), pour laquelle on doit juste déclarer la prise lors du contrôle. Ils sont également autorisés hors compétition. « C’est une aberration. Pourquoi ne sont-ils pas interdits en permanence ? », s’interroge Michel Audran, qui reconnaît que « ce sont quand même les meilleurs médicaments pour traiter une inflammation ». 

Mais impossible pour les contrôleurs de déceler la voie d’administration. Avec un tel système, la boîte de Pandore est ouverte sur le plan des AUT et de la façon de jouer avec le seuil des 30 nano-grammes par millilitre, en-dessous duquel un contrôle n’est pas déclaré positif. Xavier Bigard résume : « Le sportif a-t-il pris au départ de la compétition, alors qu’il va être contrôlé six heures après, des corticoïdes par voie d’administration interdite ou est-ce que ça résulte d’une voie d’administration autorisée, par exemple une infiltration qu’il aurait eu deux ou trois jours auparavant ? C’est la question. » Aux experts de se débrouiller pour y répondre… « Quand vous avez autorisé la prise d’un cortico, par exemple en infiltration, qui empêche l’athlète d’en faire une deuxième ? Voire une troisième ? C’est incontrôlable », s’insurge Gérard Guillaume. Une véritable fracture entre ceux qui exploitent les règlements et ceux qui s’y refusent. 

« Il y a une manipulation, de mauvaises pratiques, et il faut balancer un coup de pied là-dedans »

« Une autre façon de tricher, c’est d’avoir des prescriptions abusives : une tendinite, paf, un cortico en local, schématise l’ancien médecin de la FDJ. Alors que ce n’est pas forcément le traitement le mieux adapté car ça finit par fragiliser le tendon. Quand on voit des blessures récurrentes sur des garçons censés être jeunes et en bonne santé, on ne comprend pas trop pourquoi ça arrive. Et il n’y a pas besoin de rester dans le vélo pour ça. Il faut même peut-être plus aller dans les sports collectifs… » Dans le rugby ou dans le football, où certains pays pratiquent les infiltrations de corticos jusqu’à la veille ou le jour même du match, des joueurs ont témoigné d’une certaine pression mise par le staff médical pour revenir au plus vite sur le pré à coups d’infiltrations alors que les experts français pointent la nécessité de « les assortir d’un repos pour assurer la bonne réparation des tissus ». Le Brésilien Ronaldo ou l’Espagnol Rafael Nadal peuvent témoigner de l’effet sur la santé d’une trop fréquente utilisation de ces molécules qui peuvent avoir de graves conséquences : mauvais fonctionnement de la glande surrénale, problèmes de régulation endocrinienne, risques psychologiques, fonte musculaire ou encore ostéoporose et articulations fragilisées. 

« Il y a une manipulation, de mauvaises pratiques, et il faut balancer un coup de pied là-dedans », conclut Gérard Guillaume. D’autant les Anglo-Saxons ne sont pas forcément les seuls concernés malgré leur approche plus permissive. « Au plan international, les corticoïdes sont impliqués uniquement dans 7 à 8% des cas de contrôles positifs, tient à informer Xavier Bigard. C’est au quatrième ou cinquième rang des substances utilisées. En France, c’est au deuxième. » Pour pointer les effets dopants de certains traitements, beaucoup soulignent également une tendance à la baisse de forme du sportif une fois la cure de corticos arrêtée. Les deux joueuses qui ont battu la dominatrice Serena Williams juste après ses AUT de 2014 ? La Slovaque Jelena Cepelova (alors 78e mondiale) début avril à Charleston et l’Espagnole Garbine Muguruza (alors 35e) au deuxième tour de Roland-Garros fin mai.